vendredi 24 octobre 2025

Limpidité

 

Ce matin, la montagne, espiègle, s’amusait à se contempler dans le lac. Son profil clair et tranquille glissait sur la surface immobile, et dans cette clarté suspendue, je pouvais enfin reprendre mon souffle, sentir mes pensées se calmer et lentement se poser à la frontière du ciel et de la lumière.

La crête, nette comme une coupe, rejoignait son double. Elle recousait mes éclats intérieurs, ramenait mes inquiétudes sur un fil que je pouvais suivre, lentement, sans me presser. Le lac ne promettait rien et ne mentait pas : il offrait sa vérité, simple et exacte, comme une mesure du monde déposée devant moi. Je pouvais rester là, immobile, sentir l’air frais contre ma joue, le parfum humide de ce début d’automne envahir mes poumons, tandis que les couleurs encore discrètes du paysage se déposaient dans mes yeux.

Cette parfaite symétrie n’était pas une consolation hâtive. C’était une vérité sobre, un murmure discret qui s'imposait peu à peu : quand l’intérieur vacille, dehors persiste quelque chose qui tient bon.

Voilà ce que le monde m’apprit ce matin-là. Il ne servait à rien de ressasser le passé, de chercher à comprendre les injustices ou les blessures ; il suffisait simplement de rendre à la vie sa limpidité et de la laisser retrouver son enchantement.

L'univers respirait avec moi, tranquille, comme au premier matin.


Dédé@Octobre 2025

vendredi 3 octobre 2025

D'ancrages et de résonances (3)

 


Parce que certaines émotions ne passent que par le chant, voici une musique sami, humble offrande à la terre, à ceux qui la lisent, à ceux qui la chantent et la laissent respirer. (Artiste Wimme Saari)

 

Après l’archipel de Stockholm, où une part de mon intériorité m’avait été rendue, la dernière étape devait enfin me conduire là où je serais entière : en Laponie. J’en rêvais depuis si longtemps. Il était temps de s’y perdre, là où la poésie s’enroule à la terre, se reflète dans les lacs, se fige dans les neiges éternelles.

Depuis Luleå, la terre se déploya vaste et infinie, comme une page où s’inscrivait une mémoire plus ancienne que le monde. Pendant quatre heures, la route dévora les kilomètres, bordée de forêts d’épicéas, de pins et de bouleaux, interrompues seulement par des lacs surgissant entre les troncs. Parfois la pluie tombait, lavant l’air et transformant la chaussée en miroir ; puis le soleil revenait, cru, ciselant les couleurs et allongeant les ombres.

Ce trajet vers le Nord prit l’allure d’un voyage initiatique. Peu à peu, j’eus la sensation de cheminer en moi-même, la Laponie ouvrant aussi mes profondeurs.
Kiruna m’a accueillie comme si j’avais franchi une frontière invisible, dernier seuil avant le basculement vers les pôles. Ce soir-là, depuis le bar de l’hôtel, j’ai contemplé le soleil de minuit à travers une valse de nuages. Le temps s’était effacé, incapable de tenir sur les fjälls (montagnes en suédois). Il ne restait que la lumière, ce fil d’août qui hésite à tomber, et le silence, total, qui rend au monde sa juste mesure.

Abisko : porte des fjälls

Le lendemain s’imprima dans mes pupilles comme une encre vive. Après l’urbanité de Kiruna, la route vers Abisko semblait avaler le monde pour ne laisser que l’essentiel. Plus au nord, où la neige s’accroche encore aux sommets, l’air avait changé. Le vent s’était levé et tout paraissait plus dense, comme si la terre avait durci ses contours pour marquer un seuil. Long miroir glacé, le Torneträsk accompagna une grande partie du trajet, tandis que les reliefs se redressaient et que la montagne, peu à peu, imposait sa présence. Là où tout ondulait encore, les sommets surgirent, tranchants avec de la neige encore accrochée aux arêtes même en août.

Marcher dans le parc national d’Abisko, ce fut comme entrer dans une autre loi du réel. Rien de décoré ni de mis en scène : seulement des sentiers creusant la mémoire, des rochers gardant la rumeur du vent, des mousses épaisses, des lichens pâles. Et cette quiétude, dense, presque palpable. Le souffle, sans détour, tranchait les pensées, polissait les contours, laissait l’âme nue. Les lacs, plats et glacés, reflétaient une clarté liquide. Bondissantes entre les pierres, les rivières turquoises soulevaient un tumulte qui emplissait l’air. Partout régnait une tension minérale et végétale.

Puis l’ouverture surgit : le cirque de Lapporten, telle une main qui soulève et qui ancre à la fois. À cet instant, le paysage ne se contentait plus d’être vu. Il absorbait. Une fébrilité discrète nous accompagna, semblable à celle que l’on ressent quand la nature abrite ce qui échappe au regard. L’idée des ours rôdait, non comme une menace mais comme un rappel : nous étions minuscules, seuls, et profondément vivants.

Abisko offrit un cadeau rare. Une place qui ne s’imposait pas mais se réajustait. Là-haut, un espace s’est ouvert, sans bruit ni geste et cela m’a submergée. Le Nord avait inscrit en moi sa manière de tenir, de résister, de respirer.

De retour à Kiruna, j’ai senti qu’une part de moi était restée là-bas, suspendue aux crêtes et au vent d’Abisko. Pourtant, la ville imposait son attention. Kiruna, ville en glissement, montrait sur ses façades les signes d’un déplacement en cours : quartiers promis à d’autres terres, maisons démontées, une église bientôt réinstallée ailleurs. Comme si l’histoire se redessinait sous les pas.

Ce glissement n’était pas qu’urbain. Il trouvait sa source plus profondément, dans les entrailles de la terre. En moi, le silence des fjälls continuait de résonner, alors que je m’apprêtais à plonger sous la surface minérale pour visiter le complexe minier. La mine LKAB ouvrait un monde à la fois fascinant et inquiétant : l’ingéniosité humaine et la précision des galeries côtoyaient des cicatrices qui défiguraient le paysage et déplaçaient des vies. Kiruna semblait incarner cette contradiction, où le progrès spectaculaire se heurte à la fragilité souterraine.

Regarder la mine imposer sa géométrie, c’était mesurer la double face du progrès : créateur et vorace, innovant et destructeur. Une tristesse respectueuse s’installait, pour ce qui s’efface lentement, en silence, mais pour toujours. L’extraction grignotait les monts, interrogeait la solidité des sols, menaçait des territoires sacrés. Et partout se posaient des questions éthiques : le sort des Samis, leurs routes de vie déplacées, bousculées, parfois dissoutes par un appétit minier qui sacralise la rentabilité au détriment de la continuité culturelle.

Jokkmokk :  le musée comme cœur battant

Cette émotion liée à la terre a gagné en intensité dans le musée sami de Jokkmokk. Entre ses murs, un murmure habité flottait. Les objets parlaient bas : textiles, bois, peaux, outils de migration, posés comme des proverbes. Chaque vitrine devenait conversation avec la terre. Les filaments de mémoire traçaient les routes des rennes, les photographies murmuraient les saisons, les projections restitaient un rythme de vie inscrit au sol.

J’ai adoré découvrir le savoir-faire des Samis, leur art de faire avec la nature, de chanter les brises et les neiges, de tisser les gestes dans le paysage. Mais ce qui m’a bouleversée, c’est la fragilité dans laquelle ce peuple vit encore, dernier en Europe à ne pas être totalement sédentarisé, dernier à porter dans son corps une géographie mouvante. Le musée m’a transmis cette idée que l’ancrage n’est pas immobilité mais relation : tenir la terre en gestes et en chansons, savoir migrer sans se dissoudre.

Dundret : belvédère et respiration

Après la richesse silencieuse du musée, le souffle de Dundret me tendait les bras, offrant à la fois recul et ouverture sur la Laponie entière. Là-haut, presque aucun arbre ne pousse ; la toundra s’est installée dans l’haleine puissante et l’âpreté du sol. Et pourtant, c’est depuis ce dénuement que le regard embrasse tout : forêts en nappes, lacs épars, plaines silencieuses, un paysage entier, offert à perte de vue. Là-haut, j’ai absorbé la mesure du monde, modelant ma respiration sur la cadence du vent. Je suis revenue avec une clarté intérieure qui tiendra peut-être une vie entière.

Stora Sjöfallet : couronne finale

Arriver à Stora Sjöfallet, c’était retrouver l’intensité d’Abisko, mais amplifiée. Les massifs primitifs se dressaient, leurs arêtes blanches lacérant le ciel bas. La neige persistante sculptait les plis des montagnes. La lumière rasante, fil d’argent sur chaque aspérité, brûlait autant qu’elle apaisait. La terre offrait sa mémoire : le ciel se reflétait dans les lacs, les pierres portaient des alphabets éternels, prêts à être lus.

Les Samis, invisibles et pourtant présents, faisaient corps avec le lieu. À travers leurs gestes, la terre se racontait. Par leurs chants, des cartes occultes se dessinaient. Dans leurs regards, les saisons se lisaient dans la rugosité des rochers.

Le vent ordonnait la pensée, les couleurs vibraient entre pierres, tourbière, eau, neige. Marcher là ne relevait plus de l’exploration mais de la redéfinition de soi : se laisser redimensionner, dépouiller, par une grandeur qui rendait à l’humain sa juste place.

Stora Sjöfallet n’a pas été une apothéose mais une révélation silencieuse. La terre tenait, les hommes y répondaient et une vibration intime s’est déposée, chargée d’un accord millénaire. Après la parole basse du musée et le souffle rude de Dundret, ce lieu m’a offert une forme de réponse. Enfin, j’étais. Et je serai.

Le Nord avait inscrit sa mémoire en moi. Alors que la route s’inclinait vers le Sud, chaque paysage semblait me dire au revoir, et me rappeler que tout voyage porte en lui un retour nécessaire. À l’approche du cercle polaire, un renne traversa la route avec une élégance tranquille, comme une ultime révérence. Mon cœur se serra. Il nous saluait gravement au nom de tous ceux que nous avions croisés durant ce périple, mais aussi au nom de la Laponie entière, porteur muet d’un adieu éternel. Mes yeux s’embuèrent de reconnaissance devant ce signe du destin.

Avant Luleå, un arrêt s’imposa à Gammelstad. Ville-église où le temps semblait tenir dans les murs, au milieu des rues serrées et des maisons rouges anciennes qui portent les saisons comme un nom de famille. Ce passage ne fit que renforcer l’ancrage de ce voyage dans la terre.

Puis, dernière étape, Luleå s’étendait sur les bords de la mer. Les reflets des maisons dans l’eau conclurent cette traversée de la Suède. Le dernier soir, le soleil tomba doucement dans la mer, sans bruit, sans éclat. Juste cette clarté du Nord qui disparaît mais ne s’efface jamais.

Le vol du retour fut presque un déracinement. Les fjälls habitaient encore mes yeux, leur éclat vibrait dans mes veines et au creux de ma poitrine, une ancre silencieuse tirait vers le Nord. La Suède m’avait traversée et la Laponie m’avait redonnée à moi-même.

Epilogue

Aujourd’hui, me reviennent les mots d’un poète sami : « Tout cela est ma maison — ces fjords, ces rivières et lacs, le froid, la lumière et la rudesse du climat, la nuit et le soleil des étendues sauvages, la joie et la tristesse. Toutes ces choses sont mon foyer et je les porte dans mon cœur. Ils disent tout : l’appartenance, le lien ancien entre l’humain et la terre, la capacité de la nature à consoler et à respirer avec nous. Résonnant avec mes Alpes, ils retrouvent cette luminescence qui calme, cette rudesse qui façonne, ce silence qui contient. Ce que j’ai vécu en Laponie, je le retrouve dans mes montagnes : la force des crêtes, le murmure des forêts, la clarté des lacs, l’intime résonance entre ciel et pierre. Là-bas comme ici, la terre me parle et je l’écoute.

Ce voyage ne m’a pas seulement menée vers le Nord. Il a tracé une géographie intérieure, faite d’ancrages et de résonances. Cathartique, il m’a appris à tenir sans retenir, à suivre sans me perdre et à répondre à la terre sans jamais chercher à la dominer.

Maintenant je suis prête.

Et je reviendrai.

 

P.S. Merci d’avoir lu jusqu’au bout. Ce voyage m’a réaccordée à la terre, à sa rudesse, à sa lueur. Mais surtout, il m’a bouleversée par l'empreinte silencieuse des Samis, leur manière de tenir, de migrer sans se dissoudre, de lire le monde avec recueillement. Une partie de moi s’est dénouée là, que je ne peux pas encore expliquer. Un jour peut-être. Pour l’instant, je respire. Mais il fallait que j’exprime tout ceci en lui donnant cette ampleur.

 Dédé@Octobre 2025