vendredi 23 juin 2017

La montagne


Col du Grand Saint-Bernard, Valais, Suisse


S’éloigner peu à peu de la plaine, suivre la route de la vallée puis se taire devant l’immensité de ce qui est offert au regard. S’imprégner alors silencieusement de ces tableaux si divers et colorés que la montagne nous offre : la course des nuages se mirant dans les lacs profonds, les senteurs de l’écume florale qui tangue dans la brise, le murmure du vent s’engouffrant dans les feuillages et le chant joyeux du torrent qui dévale somptueusement la pente.

Puis le calme s’insinue en nous alors que les oiseaux continuent à se conter des histoires de fleurs graciles et d’insectes appétissants. Et devant la grandeur du paysage et la petitesse de notre condition humaine, nous restons seuls face à la montagne qui nous envahit entièrement. 

Devenir minuscule car ce qui s’étale tout autour nous dépasse. 

Une douce sérénité remplit alors les entrailles, libérant les poumons et chassant les angoisses qui se sont installées peu à peu dans notre esprit. Et se dire enfin que les obstacles qui envahissent notre chemin ne sont rien face à la grandeur de la montagne.

Finalement, tout passe. Vous devenez la montagne, forte et belle, invincible et fière. Et les arbres se pressent sur vos premiers contreforts, vous offrant avec générosité leurs feuillages d’un vert tendre, le chamois et le bouquetin vous sillonnent avec grâce, museau et bois au vent et les nuages se blottissent sur vos flancs, vous caressant tendrement de leurs doigts ouatés.

Finir par redescendre et prendre par la main ceux qui ont aussi envie de faire l’ascension et contempler le monde d’en haut, en toute quiétude.

L’aventure de toute une vie. La montagne, c’est la vie, comme une quête de dépassement de soi et de cheminement intérieur afin d'atteindre le sommet de notre existence. 

(Texte inspiré de « Où tu vas, tu es », de Jon KABAT-ZINN)

Dédicaces spéciales à Dad, pour tout ce que ses écrits et photos m’inspirent. Et à Elisa qui, grâce à son blog, m'emmène souvent en montagne en compagnie de C., de ses demoiselles blanches et des marmottes.  


Petite information technique:  
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Quelque part en montagne, Italie

Dédé © Juin 2017


vendredi 16 juin 2017

Echarpe colorée





Sous le ciel d'été
Les gouttes d’eau s’évaporent
Arc-en-ciel joyeux



Dédé © Juin 2017

vendredi 9 juin 2017

Complainte de la vieille

Lac Majeur, Italie


*********Mon tendre. Aujourd’hui, pour vaincre la solitude, je me suis mise à parler toute seule, afin de fuir le silence si grand de cette maison de vieux. Cela fait maintenant un mois exactement que je suis arrivée ici, sur les conseils ou faut-il dire les ordres de la famille mais je ne m’y habitue décidément pas. Il y a bien Agathe que j’apprécie mais elle est tellement sourde que je dois crier pour qu’elle fasse mine de comprendre ce que je lui dis. 

Ma chambre est confortable. J’ai installé sur le petit meuble en bois de sapin que tu aimais tant quelques bibelots amassés durant nos années de bonheur et qui me rappellent tous un heureux voyage en ta compagnie. 

Tu sais, mes vieilles jambes me font toujours autant souffrir. Les médecins disent que jamais je ne guérirai de cette méchante arthrose. Alors l’infirmière vient tous les soirs me frictionner avec une crème apaisante. Je fais semblant d’avoir moins mal quand elle sort de la chambre pour lui faire plaisir et j’accroche à mon visage un sourire de remerciement mais cela ne dure pas longtemps. Dès la porte refermée, je me crispe à nouveau et j’invective cette douleur qui ne me laisse plus de répit.
  
Mon ami. Depuis que tu m’as quittée, je ne dors plus sereinement. A chaque réveil, ma main te cherche, inlassablement, dans ce grand lit froid et quand enfin je me remémore où je suis, je ne retrouve pas le sommeil. Je compte alors les heures jusqu’au matin et quand le clocher du village sonne sept coups, je me lève péniblement pour une nouvelle journée.  

Toutes ces années passées ensemble dans notre beau chalet en bois me semblent si éloignées du temps présent. Mais je peux dire fièrement que notre vie a été belle. Je me souviens de nos éclats de rire et de ta façon si particulière de tendre ta main pour saisir la mienne quand je me noyais dans mes chagrins. Ton amour était aussi invincible que les montagnes que j’aimais et j’appréciais me perdre dans la couleur indéfinissable de tes yeux pour fuir les remous de cette vie trépidante.  

Je me souviens de nos escapades du dimanche matin quand la nuit cachait encore la beauté fragile du monde. Nous partions à l’assaut des alpages pour rejoindre le grand sapin et nous restions assis sous ses branches à la pointe du jour, quand tout ressuscite et que meurent les étoiles. J’adorais ces glissements de l’ombre à la lumière qui n’appartenaient qu’à nous, comme si quelqu’un effaçait la nuit et rallumait le jour, soufflait dans les branches des arbres pour réveiller les oiseaux endormis et jouait avec les perles de rosée. 

Nous aimions tant nos sommets saupoudrés de neiges éternelles mais les voyages au bord des lacs et des mers me remplissaient toujours d’une joie enfantine. Sentir le souffle du vent glisser sur les vagues et suivre des yeux les majestueux bateaux, ma main dans la tienne, me donnait l’impression de toucher du doigt l’éternité. 

Aujourd’hui, j’ai tellement envie de retrouver ton sourire et d’être avec toi pour l’éternité. Mais le Bon Dieu m’a sans doute oubliée sur cette terre trop vaste pour lui. Alors j’attends sans patience et les ténèbres envahissent peu à peu mon cœur même si Agathe me fredonne des rengaines des temps anciens, de celles que tu me chantais autrefois quand je glissais dans le sommeil. 

Mon chéri. Bien que tu sois parti, me laissant seule avec tous ces souvenirs, je t’écris cette lettre aujourd’hui. Cela apaise ma tristesse de griffonner ces quelques mots car je sais que bientôt nous serons ensemble à jamais. Je voulais encore te dire, mais je crois que tu l’as toujours su, combien je t’ai aimé. Et je charge cette étoile filante de t’apporter cette douce missive pour égayer ton repos.*********




Ce soir-là, la lune, se penchant sur le fond de la vallée, a entendu gémir une vieille femme à sa fenêtre. Retenant son souffle, elle a saisi toute sa tristesse et s’est mise à pleurer des larmes qui ont glissé sur la terre tels des diamants cristallins. Toute la nuit, vagabondant dans le ciel, elle s’est laissée aller à ce lourd chagrin et quand au matin, le soleil a croisé son chemin, elle lui a conté la peine de la vieille. Alors, l’astre du jour a lui aussi fondu et ses rayons se sont brisés en mille morceaux étincelants.

Depuis ce jour, les lacs et les mers du monde entier se réveillent tous les matins revêtus de joyaux scintillant à leur surface, spleen céleste versé pour une vieille femme. Mais au firmament brille depuis peu une nouvelle étoile enlacée à une autre boule de feu. Et dans ces retrouvailles joyeuses résonnent de doux éclats de rire. 


Dédé © Juin 2017