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vendredi 8 juin 2018

L'orage



L’air était empreint d’une tension palpable qui laissait les hommes nerveux, dans l’attente impatiente de quelque chose qui tardait pourtant à venir. S’accumulant dans le ciel, les nuages sombres filtraient encore un peu de la lumière de l’astre solaire mais on sentait qu’un vent impétueux allait balayer d’un revers de main les bois encore tranquilles. 
 
Je regardais les fleurs des champs qui dodelinaient de la tête, peu conscientes encore de la tempête qui se préparait. Elles me rappelaient ces années d’insouciance heureuse, lorsque je n’avais qu’à caresser le tronc des arbres de la forêt magique sans imaginer qu’un jour ils pourraient se craqueler, trop vieux pour supporter encore le poids des ans.
 
En peu de temps, le ciel a pris une teinte noirâtre, rendant la scène opaque et angoissante. Un souffle fulgurant a surgi de nulle part, emportant sur son passage les quelques oiseaux téméraires. Rugissant des entrailles de la terre, un grondement a rempli l’atmosphère et des rideaux de pluie ont jailli de ce plafond lugubre, noyant les sommets dans un tourbillon erratique.
 
Il n’y avait plus rien à dire, comme quand les hommes fâchés ne peuvent plus prononcer un seul mot, dans ces disputes violentes conduisant à un pesant silence. Le seul moyen d’en réchapper était d’attendre et de contempler, avec l’espoir que le calme reviendrait rapidement.
 
Et mes pensées ruisselantes, de celles qui m’envahissent parfois, m’ont fait tanguer dans les bourrasques.
 
A ce moment-là, j’aurais voulu avoir à nouveau huit ans, retrouver mon âme d’enfant et le grand sapin, celui qui avait accueilli tant de mes chagrins lorsque j’allais le retrouver en cachette. 
 
Il a plu longtemps ce soir-là.


Dédé © Juin 2018

vendredi 8 décembre 2017

Au-delà des brumes



Il y a des jours où tout est opaque. Des pensées furtives et sombres s’entrechoquent les unes aux autres et finissent par serrer le coeur. L’esprit ressasse les mêmes maux et tourne inlassablement, comme un tourbillon de foehn s’engouffrant entre les chalets de bois lors des tempêtes hivernales.
 
Ce jour-là, frissonnant de froid, je me sens soulevée au-dessus du monde comme une pauvre barque abandonnée en pleine mer, dérivant dans une tempête la ballottant comme une feuille morte. Au-dehors, le vent rugit entre les mélèzes nus et fait vaciller sur leurs troncs les sapins touffus trop orgueilleux. Sa plainte est stridente, comme une voix humaine qui crie sans fin par-dessus la vallée.  Dans ce décor glacial, quelques flocons impétueux font alliance le temps d’une seconde pour s’enrouler autour des arbres et tisser un voile blanc éphémère qui recouvre brusquement les branches tremblotantes.
 
Au fil des heures, le cœur en émoi, j’écoute les rafales autour de la maison. Je ne sais s’il faut sortir pour goûter à la tempête ou si rester immobile est plus propice à échapper à ce qui m’étreint au plus profond de moi. Mes pas vont de la chambre à la fenêtre et je ne cesse de m’interroger sur cette douleur sourde qui monte au fond de ma gorge. 
 
Ces sommets que je distingue au loin, au-delà du brouillard blanc et intense qui s’amuse à tout ensevelir jusqu’à la petite mésange trop intrépide, me renvoient l’image d’une existence faite d’abîmes et de crevasses sans fin.
Il y a des montagnes dans nos existences que l’on ne gravit qu’une fois. Trop fières, trop rugueuses, elles écorchent les mains s’agrippant à leurs aspérités avec désespoir et labourent les cœurs trop naïfs, laissant un goût terreux dans la bouche lorsque la chute le long de la paroi précipite les espoirs dans l’oubli.
 
Ce jour-là, je tente l’ascension maintes fois, buttant toujours à la même aspérité, cassant mes ongles dans une faille que je croyais pourtant facile à dépasser. Chaque appui sur la roche représente un effort éreintant alors que l’atmosphère s’obscurcit et que le regard se voile. Et peu à peu le corps se dissout dans la montagne, disparaissant dans des volutes énigmatiques et happé par quelque chose de bien trop lourd à porter.
 
Tourmentée, je tente encore une fois de m’extraire des ténèbres m’entraînant vers le fond de l’abîme   et je me perds dans des tourbillons de glace. Mais alors que je crois m’enfoncer irrémédiablement, des raies de lumières jaillissent de nulle part et au loin sonne une cloche dont le son scintillant provoque alors une émotion intense trop longtemps contenue.
 
Les nappes de brume s’écartent alors pour laisser apparaître un paysage mystérieux, hésitant encore à sortir de sa torpeur. Et dans mon esprit, l’intuition de devoir laisser définitivement en arrière cette trop haute montagne qui s’est imposée dans tout le paysage de mon existence depuis des mois se dessine peu à peu.  Le ciel se pare de couleurs nacrées et douces pour me laisser entrevoir la conviction d’un autre lendemain.
 
Il y a des jours où la vie s’imprègne de tant et tant de chagrins que tout paraît terne et dépeuplé. Et après toutes ces errances, seul le crépuscule qui tombe doucement sur la terre donne une note d’espoir, déchirant un brouillard devenu si dense au fil des heures qu’il a précipité dans les crevasses des silhouettes erratiques et abandonnées.
 
Un tendre et timide flocon se pose délicatement sur ma main tendue vers l’infini. Et dans cet espace désormais serein chantent les oiseaux avant de s’endormir et s’allument les étoiles au firmament, sous les doigts bienveillants du veilleur de nuit. 



Dédé © Décembre 2017