Le Danube coulait là, en contrebas. Cet été-là, il était si
bas que les bancs de sable affleuraient et que les berges découvertes
racontaient un fleuve qui avait renoncé à sa grandeur. La sécheresse l'avait
fait plier et terni le mythe du beau Danube bleu de Strauss.
Hébétés par tant de chaleur, nous sommes partis vers l'est,
en quête d'un peu de fraîcheur dans des collines que nous imaginions plus
vertes et plus riantes. Sur nombre d'entre elles se dressaient des châteaux.
Altiers sur leurs éperons, parfois debout, parfois ruines fières accrochées à
la roche, ils veillaient depuis des siècles sur des vallées qui avaient changé
de nom, de langue et de maîtres. Ils avaient regardé passer les empires comme
on regarde passer les saisons, sans se presser.
Faisant écho aux châteaux, les églises de bois m'ont
fascinée. Rien que du bois, assemblé sans un clou par des mains patientes,
sombre et lustré par les siècles, avec des bardeaux qui se recouvrent comme des
écailles. On y entre et c'est l'odeur qui vous saisit d'abord, celle du vieux
bois et de la cire. Les peintures naïves montent le long des parois, un peu
maladroites, infiniment tendres. Ces églises-là ont traversé les guerres, les
régimes, les interdictions, et elles tiennent encore, humbles et têtues,
choyées et veillées par quelques vieilles croyantes qui s'improvisent guides en
dehors des célébrations. J'y ai été bouleversée plus que dans bien des
cathédrales de par le monde. Sans doute par leur simplicité et leur candeur.
Peut-être bien que dans ces vieilles planches habitait encore une puissance
céleste et silencieuse, qui n'avait pas besoin de faste et de grandeur pour
exister.
Plus loin, dans la Malá Fatra, la chaleur était tout aussi
écrasante. Ce petit massif montagneux, sans prétention, avec ses croupes vertes
et ses sentiers doux, souffrait dans l'air brûlant qui stagnait entre les
arbres et les quelques fleurs qui trouvaient encore le courage d'affronter le
soleil. Les forêts attendaient la pluie. Tout attendait la pluie. Et nous
montions dans le silence. Les randonneurs slovaques et polonais nous
croisaient, sans un mot, et l'on aurait dit que la chaleur avait pris les voix
comme elle avait pris l'eau des torrents. Le marcheur est introverti sous ces
latitudes, il faut du temps pour lui arracher un « dobrý deň ». Alors nous nous
sommes tus nous aussi et avons marché comme on marche dans une église, en
écoutant nos pas.
La route a filé vers le nord-est, à travers des plaines
jaunies où rien ne bougeait. Tout au bout, la ligne des Hautes Tatras a déchiré
l'horizon. Ces montagnes ne sont pas très hautes. Elles n'ont que leur pierre.
Mais quelle pierre !
Des crêtes déchiquetées, des aiguilles noires, des éboulis
descendant en longues nappes grises jusqu'au fond des cirques. Une âpreté qu'on
ne devine pas d'en bas et qui vous prend aux jambes dès les premiers lacets.
Dans ces massifs vivent des ours. Mais nous n'en avons pas vu un seul, et j'ai
fini par soupçonner qu'ils nous regardaient passer bien cachés derrière d'énormes cailloux, en se demandant pourquoi des
randonneurs suisses s'infligeaient un tel dénivelé par une pareille chaleur.
On croit d'ailleurs qu'en montant encore et encore, on va se
défaire de la chaleur. Que l'air va reprendre sa fraîcheur d'autrefois, que le
vent viendra, qu'il suffira de quelques centaines de mètres pour retrouver sa
respiration.
Il n'en fut rien. L'air était devenu une matière qu'il
fallait écarter pour avancer. Le soleil frappait le granite depuis le matin et
le granite lui répondait, patiemment, sans une once de pitié. Le vert n'était
plus qu'un souvenir accroché aux vires et les torrents murmuraient à peine ce
qu'ils avaient hurlé au printemps.
Ces montagnes-là ont été creusées par des glaciers qui
n'existent plus. Au fond de cirques grandioses, quelques petits lacs sombres
gardaient encore un peu d'eau, yeux ouverts dans la caillasse, et un refuge
veillait au milieu du chaos, obstiné, comme si les hommes avaient un jour
décidé qu'ils étaient chez eux.
Et pourtant c'était beau. Terriblement.
Le dernier jour de notre voyage, dans une église où les cars ne s'arrêtent
jamais, un très vieux monsieur nous a ouvert un portail. Il parlait un allemand
hésitant, entrelardé d'anglais, et cherchait ses mots dans deux langues à la
fois. De sa poche, il a tiré un trousseau de clés qu'il connaissait par cœur.
Il nous a montré la fresque de Saint-Georges et son dragon, une relique tant
vénérée et des trésors timides, presque oubliés. Peu de personnes font une halte ici, mais lui vient tous les jours. Il a traversé les régimes et il est
toujours là, avec ses clés. Puis il nous a raccompagnés jusqu'au porche et a
refermé derrière nous, sans bruit.
De retour chez nous, je repense à cet été de tous les
extrêmes. La chaleur a tout absorbé, l'eau des torrents, les couleurs, les
odeurs, jusqu'aux voix des marcheurs sur les sentiers. Elle nous a pris nos
forces aussi, un peu de notre élan. Nous avons dû conquérir chaque paysage au
lieu de le recevoir.
La Slovaquie nous a ouvert ses églises de bois, ses
châteaux, ses forêts, mais sans commentaire, sans effusion, sans jamais
chercher à nous plaire. C'est un pays qui accueille en silence et qu'il faut
mériter. Il aura fallu un très vieux monsieur et son trousseau de clés pour que
ce silence enfin nous parle.
Restent les montagnes. Les Hautes Tatras étaient
magnifiques, mais elles m'ont rappelé douloureusement ce que nos Alpes
pourraient devenir : du granite et du calcaire nus, des torrents à sec et des
glaciers qui peu à peu s'effacent. Les montagnes endurent, comme elles ont
toujours enduré. Mais ailleurs dans le monde, cet été encore, un glacier s'est
effondré d'un seul coup dans un fleuve devenu flots impétueux, emportant les
maisons, les ponts, les routes et les vies. La montagne a de la mémoire et il lui
arrive de se rappeler à nous.
Rien de tout cela ne nous est dû. Ni l'ombre des forêts, ni
l'eau qui coule, ni même la beauté qui nous saisit et qu'on croit acquise parce
qu'elle était là hier.
Nous marchons sur des choses fragiles avec des semelles trop lourdes.
P.S. Cet été 2026, jamais je n'avais été aussi sèche à l'intérieur, ni les yeux aussi mouillés.
Dédé@Septembre 2026
