vendredi 11 septembre 2026

Des semelles trop lourdes



Nous sommes arrivés à Bratislava par presque quarante degrés. Une toute petite capitale qu'on traverse en une heure, des ruelles pleines d'histoires, quelques belles maisons baroques ou d'un temps encore plus ancien, des cafés remplis de fêtards, cette animation trop touristique qui gagne désormais toutes les villes d'Europe. Mais autour de ces charmantes places, des blocs de béton monolithiques et presque hagards se dressaient, hérités du communisme où l'on demandait aux hommes d'habiter des idées plutôt que des maisons. La cathédrale elle-même, modeste, plantée au bord d'une route à fort trafic, semblait se demander ce qu'elle faisait là. Dieu ne paraissait pas y habiter. Il s'était réfugié un peu plus loin, dans une petite église bleue où priait avec ardeur une communauté philippine dont nul ne savait dire comment elle avait échoué là.

Le Danube coulait là, en contrebas. Cet été-là, il était si bas que les bancs de sable affleuraient et que les berges découvertes racontaient un fleuve qui avait renoncé à sa grandeur. La sécheresse l'avait fait plier et terni le mythe du beau Danube bleu de Strauss.

Hébétés par tant de chaleur, nous sommes partis vers l'est, en quête d'un peu de fraîcheur dans des collines que nous imaginions plus vertes et plus riantes. Sur nombre d'entre elles se dressaient des châteaux. Altiers sur leurs éperons, parfois debout, parfois ruines fières accrochées à la roche, ils veillaient depuis des siècles sur des vallées qui avaient changé de nom, de langue et de maîtres. Ils avaient regardé passer les empires comme on regarde passer les saisons, sans se presser.

Faisant écho aux châteaux, les églises de bois m'ont fascinée. Rien que du bois, assemblé sans un clou par des mains patientes, sombre et lustré par les siècles, avec des bardeaux qui se recouvrent comme des écailles. On y entre et c'est l'odeur qui vous saisit d'abord, celle du vieux bois et de la cire. Les peintures naïves montent le long des parois, un peu maladroites, infiniment tendres. Ces églises-là ont traversé les guerres, les régimes, les interdictions, et elles tiennent encore, humbles et têtues, choyées et veillées par quelques vieilles croyantes qui s'improvisent guides en dehors des célébrations. J'y ai été bouleversée plus que dans bien des cathédrales de par le monde. Sans doute par leur simplicité et leur candeur. Peut-être bien que dans ces vieilles planches habitait encore une puissance céleste et silencieuse, qui n'avait pas besoin de faste et de grandeur pour exister.

Plus loin, dans la Malá Fatra, la chaleur était tout aussi écrasante. Ce petit massif montagneux, sans prétention, avec ses croupes vertes et ses sentiers doux, souffrait dans l'air brûlant qui stagnait entre les arbres et les quelques fleurs qui trouvaient encore le courage d'affronter le soleil. Les forêts attendaient la pluie. Tout attendait la pluie. Et nous montions dans le silence. Les randonneurs slovaques et polonais nous croisaient, sans un mot, et l'on aurait dit que la chaleur avait pris les voix comme elle avait pris l'eau des torrents. Le marcheur est introverti sous ces latitudes, il faut du temps pour lui arracher un « dobrý deň ». Alors nous nous sommes tus nous aussi et avons marché comme on marche dans une église, en écoutant nos pas.

La route a filé vers le nord-est, à travers des plaines jaunies où rien ne bougeait. Tout au bout, la ligne des Hautes Tatras a déchiré l'horizon. Ces montagnes ne sont pas très hautes. Elles n'ont que leur pierre. Mais quelle pierre !

Des crêtes déchiquetées, des aiguilles noires, des éboulis descendant en longues nappes grises jusqu'au fond des cirques. Une âpreté qu'on ne devine pas d'en bas et qui vous prend aux jambes dès les premiers lacets. Dans ces massifs vivent des ours. Mais nous n'en avons pas vu un seul, et j'ai fini par soupçonner qu'ils nous regardaient passer bien cachés derrière d'énormes cailloux, en se demandant pourquoi des randonneurs suisses s'infligeaient un tel dénivelé par une pareille chaleur.

On croit d'ailleurs qu'en montant encore et encore, on va se défaire de la chaleur. Que l'air va reprendre sa fraîcheur d'autrefois, que le vent viendra, qu'il suffira de quelques centaines de mètres pour retrouver sa respiration.

Il n'en fut rien. L'air était devenu une matière qu'il fallait écarter pour avancer. Le soleil frappait le granite depuis le matin et le granite lui répondait, patiemment, sans une once de pitié. Le vert n'était plus qu'un souvenir accroché aux vires et les torrents murmuraient à peine ce qu'ils avaient hurlé au printemps.

Ces montagnes-là ont été creusées par des glaciers qui n'existent plus. Au fond de cirques grandioses, quelques petits lacs sombres gardaient encore un peu d'eau, yeux ouverts dans la caillasse, et un refuge veillait au milieu du chaos, obstiné, comme si les hommes avaient un jour décidé qu'ils étaient chez eux.

Et pourtant c'était beau. Terriblement.

Le dernier jour de notre voyage, dans une église où les cars ne s'arrêtent jamais, un très vieux monsieur nous a ouvert un portail. Il parlait un allemand hésitant, entrelardé d'anglais, et cherchait ses mots dans deux langues à la fois. De sa poche, il a tiré un trousseau de clés qu'il connaissait par cœur. Il nous a montré la fresque de Saint-Georges et son dragon, une relique tant vénérée et des trésors timides, presque oubliés. Peu de personnes font une halte ici, mais lui vient tous les jours. Il a traversé les régimes et il est toujours là, avec ses clés. Puis il nous a raccompagnés jusqu'au porche et a refermé derrière nous, sans bruit.

De retour chez nous, je repense à cet été de tous les extrêmes. La chaleur a tout absorbé, l'eau des torrents, les couleurs, les odeurs, jusqu'aux voix des marcheurs sur les sentiers. Elle nous a pris nos forces aussi, un peu de notre élan. Nous avons dû conquérir chaque paysage au lieu de le recevoir.

La Slovaquie nous a ouvert ses églises de bois, ses châteaux, ses forêts, mais sans commentaire, sans effusion, sans jamais chercher à nous plaire. C'est un pays qui accueille en silence et qu'il faut mériter. Il aura fallu un très vieux monsieur et son trousseau de clés pour que ce silence enfin nous parle.

Restent les montagnes. Les Hautes Tatras étaient magnifiques, mais elles m'ont rappelé douloureusement ce que nos Alpes pourraient devenir : du granite et du calcaire nus, des torrents à sec et des glaciers qui peu à peu s'effacent. Les montagnes endurent, comme elles ont toujours enduré. Mais ailleurs dans le monde, cet été encore, un glacier s'est effondré d'un seul coup dans un fleuve devenu flots impétueux, emportant les maisons, les ponts, les routes et les vies. La montagne a de la mémoire et il lui arrive de se rappeler à nous.

Rien de tout cela ne nous est dû. Ni l'ombre des forêts, ni l'eau qui coule, ni même la beauté qui nous saisit et qu'on croit acquise parce qu'elle était là hier.

Nous marchons sur des choses fragiles avec des semelles trop lourdes.

P.S. Cet été 2026, jamais je n'avais été aussi sèche à l'intérieur, ni les yeux aussi mouillés.


 Dédé@Septembre 2026

 


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