Rien ne reste à jamais figé à l’image des saisons changeantes. La vie s’écoule au rythme du temps et de ce fait, elle nous soumet à l’impermanence des choses, à l’éphémère.
Savoure ainsi chaque instant tel un dernier hommage. Enivre-toi et fleuris en ton existence, avec les mots et les images.
"J’ai mal à mon humanité. C’est pour elle que j’écris ces mots."
J'avais photographié ce matin-là 31 décembre 2025, avec l'intention d'y puiser mes vœux pour l'année nouvelle et pour vous. J'avais imaginé mon texte. Le brouillard noyait la plaine tandis que les sommets s'illuminaient au soleil levant. Cette image devait porter mes espoirs : même lorsque tout s'engloutit dans la grisaille, la lumière persiste là-haut, inébranlable. Je voulais vous dire que nous finirions par émerger des brumes, que la beauté de notre monde nous attendrait toujours et que l'année 2026 était finalement porteuse de belles espérances.
Puis le premier janvier s'est déchiré dans la nuit. À une heure trente du matin, quarante personnes, des jeunes voire de très jeunes, se sont éteintes dans les flammes. Quarante vies arrachées dans un bar souterrain où résonnaient encore les rires du réveillon. Sans compter les nombreux blessés. Des adolescents piégés dans un brasier sans issue. Aujourd'hui, Crans-Montana, le Valais, la Suisse et le monde pleurent ses enfants.
Ma région saigne et je saigne avec elle. Nous sommes tous meurtris, touchés de près ou de loin par cette tragédie qui nous arrache le souffle et nous fait, à notre tour, suffoquer de douleur et d'incompréhension.
Et pendant que certains font leur travail en silence, portent les corps, soignent les grands brûlés, consolent les familles dévastées, ouvrent leurs maisons et leurs bras aux proches venus identifier leurs enfants, d'autres déversent leur fiel sur les réseaux sociaux. Les experts en tout se déchaînent: experts en sécurité incendie, en responsabilité parentale, en normes de construction, en éducation défaillante. Les mêmes sans doute qui nous expliquaient le COVID hier, mélangent aujourd'hui politique, sécurité, morale et construction dans un brouet infâme où tout se vaut et où chacun détient sa vérité. Chacun y va de son commentaire, de sa sentence définitive. L'ignominie court plus vite que le deuil.
Les médias poubelles, BFMTV en tête et d'autres chaînes d'information en continu, ont harcelé les passants près des mémoriaux improvisés, avides de larmes à filmer, de sanglots à diffuser en boucle. Sur les écrans, la curée se dispute nos morts encore chauds.
La liberté d'expression est un pilier de nos démocraties, et je la défendrai toujours. Mais elle n'autorise pas à juger pendant que d'autres font le travail. Les autorités suisses accomplissent un travail important pour établir la vérité : la procureure générale et le ministère public, les enquêteurs, les secouristes. Laissons-les faire. La liberté d'expression s'accompagne d'une responsabilité : respecter le temps du deuil, de l'enquête et ne pas transformer chaque tragédie en arène pour nos opinions. Une démocratie vivante, c'est aussi savoir se taire quand la dignité l'exige.
Voilà où nous en sommes. Une espèce capable du meilleur et du pire, souvent simultanément. Capable de se surpasser pour sauver des vies et tout aussi capable de piétiner la dignité des mourants et des familles endeuillées pour vendre du papier, collecter des likes et assouvir un audimat vorace. Insatiable de tragédies à commenter depuis son canapé.
Au-delà de nos frontières, des messages, des pensées, des gestes de solidarité sont pourtant arrivés. Parce que la perte d'enfants, la violence absurde, le deuil collectif parlent une langue universelle. Dans ces élans venus d'ailleurs, je veux croire que subsiste quelque chose de plus grand que nos replis, nos écrans et nos jugements : une humanité capable de reconnaître la douleur de l'autre, où qu'elle frappe.
Ma photo d'espoir s'est éteinte dans cette nuit du premier janvier. Le brouillard a tout avalé. Cette année débute dans l'effroi et la colère, dans le dégoût aussi devant tant de bêtise crasse déversée sur la douleur.
Le 9 janvier, la Suisse observera une journée de deuil national. Le pays entier s'arrêtera pour pleurer ses enfants. Et peut-être que ma colère et ma tristesse infinie pourront enfin s'apaiser. Et peut-être aussi que ce jour-là, les experts de tout et de rien se tairont.
Aujourd'hui, je ne sais plus quoi nous souhaiter, sinon d'habiter notre humanité avec bienveillance, respect et dignité. Du courage pour ceux qui vivent ce cauchemar. De la décence pour tous les autres. Et peut-être, au fond de cette nuit, la promesse fragile que nous saurons encore distinguer ce qui compte vraiment : le silence de ceux qui agissent face au vacarme de ceux qui jugent.
Dans toutes ces ténèbres, j'espère qu'une lueur subsistera pour consoler les éplorés. Une clarté fragile mais tenace, celle qui naît des mains tendues, des présences silencieuses, de toutes ces petites lumières humaines qui refusent de s'éteindre. C'est pour cela que je garde cette image ensoleillée pour ouvrir mon année 2026, notre année 2026. Qu'elle soit porteuse d'humanité.
Avis à celles et ceux qui passent par ici et qui prendront le temps de lire :
Chaque année, depuis que ce blog existe, je vous ai écrit un conte de Noël, habité par une foule d'animaux aux fourrures rousses ou blanches, de lutins affairés, de sapins illuminés tels des cathédrales et d'étoiles gracieuses magnifiant toute la forêt.
Cette année pourtant, l'émerveillement s'est quelque peu tari sous le poids des difficultés et les mots sont restés longtemps silencieux. Même si j'ai pris soin de partager avec vous les plus belles choses qui me sont arrivées, notamment mon voyage en Suède, la magie, elle, est demeurée bien souvent en retrait. Le monde m'a semblé plus lourd, les tempêtes de ces derniers mois ayant éteint peu à peu tous mes rêves.
Je me suis dit que vous m'en voudriez peut-être de laisser la forêt muette, elle qui, d'année en année, porte mes histoires et mes espérances. Alors j'ai quand même laissé venir quelques mots, que je vous livre aujourd'hui.
« Je vis dans un chalet adossé contre un cordon boisé, un refuge de bois qui craque doucement sous le poids de l'hiver, un nid d'altitude où je me recroqueville lorsque le monde devient trop bruyant ou trop rude. Derrière mes vitres et ma solitude, la forêt et les montagnes s'offrent chaque jour en un tableau changeant, mystérieux, tantôt tendre, tantôt sauvage, toujours vivant.
C'est là que je m'abrite et que j'observe, avec l'impression étrange que, cette année, un pan de moi s'est assoupi, l'enchantement du monde s'étant effiloché dans les plis d'une fatigue immense et trop lourde à porter.
Les animaux, eux, n'ont pas cessé de traverser la clairière. Junior, l'écureuil, bondit avec la vivacité d'une étincelle fauve, les chamois glissent entre les rochers avec l'aisance de funambules silencieux, les biches se faufilent dans les ombres bleutées du matin, Gaspard le renard trace parfois sur la neige des arabesques gracieuses et très haut, un aigle décrit ses cercles souverains pour rappeler qu'au-dessus des bruits du monde, il existe encore la majesté.
Et pourtant, tandis que la forêt continue son ballet, je sens en moi un voile, une brume intérieure qui recouvre ma capacité à m'émerveiller. La dureté des temps, les nouvelles accablantes, les violences lointaines mais si proches, ont éteint un éclat fragile que je croyais inamovible.
Un soir pourtant, tandis que décembre embrasait le ciel avant la nuit, un mouvement imperceptible a traversé la lisière. Ni renard, ni chamois, ni humain, mais un frémissement dans l'air, un souffle presque irréel qui a fait vibrer les branches des sapins.
J'ai ouvert la fenêtre malgré le froid saisissant et l'odeur de résine mêlée à un parfum indéfinissable de sucre chaud est venue m'envelopper. La forêt voulait rappeler subtilement qu'elle n'avait pas oublié ses secrets, même si moi je doutais des miens.
Dans la clarté hésitante de la lune, j'ai aperçu les lutins. Ils n'avaient pas l'allégresse tapageuse des années précédentes, pas de tambourins, pas de farandoles. Ils avançaient à pas souples, presque graves, leurs bonnets rouges inclinés ; eux aussi avaient dû traverser un long hiver intérieur. Leurs lanternes diffusaient une lumière si fragile qu'elle menaçait de vaciller au moindre souffle mais elle persistait, obstinée, éclairant la neige d'un halo doré.
Plus loin, un lynx inspectait les alentours avec la prudence d'un gardien silencieux, tandis que les oiseaux, rassemblés sur les branches alourdies de neige, retenaient leur chant, suspendus dans une attente dont je ne comprenais pas encore le sens.
Puis une note s'est élevée, minuscule et timide. Une mésange huppée, sans doute la plus audacieuse de toutes, a lancé un premier trille, auquel une autre a répondu, et une autre encore, tissant dans l'air glacé une mélodie délicate mais vibrante, un fil d'argent tendu dans la nuit.
Les lutins ont relevé la tête, le lynx s'est figé, Junior a interrompu son grignotement, et un silence lumineux a envahi la forêt, un silence habité où tout redevenait possible.
Alors, derrière les grands sapins, une lueur s'est levée, d'abord discrète, puis plus franche et plus sûre, se souvenant soudain de sa mission. Une étoile s'est dressée au-dessus de la cime la plus haute, une étoile qui n'éblouissait pas, mais qui scintillait avec la douceur têtue des vérités qui ne disparaissent jamais complètement.
Et sous cette étoile, la forêt a retrouvé sa respiration, les oiseaux ont déployé leurs ailes, les lutins ont souri, le lynx a relevé la tête, Junior a fait un bond de plus, et depuis mon refuge, j'ai senti en moi se dénouer un nœud ancien, une part de la lassitude s'éloignant enfin.
Ce n'était pas un miracle au sens spectaculaire du terme, ni un enchantement débridé. C'était plus humble, plus secret peut-être, mais cela vibrait, fil de lumière tiré tout doucement d'un tissu sans âge. Une présence presque palpable se glissait entre les troncs, un souffle venu d'ailleurs, une manière tendre qu'avait la forêt de dire que rien n'était tout à fait perdu.
J'ai compris que l'espérance n'avait jamais disparu. Elle s'était seulement retirée un peu, observant depuis l'ombre avant de s'avancer, plus discrète et plus exigeante, demandant qu'on tende vraiment la main pour la percevoir. Il fallait écouter autrement, patiemment. Il fallait regarder avec le cœur plus qu'avec les yeux, et puis croire non plus dans le vacarme des miracles scintillants mais dans la persistance de l'invisible douceur.
Alors la magie est revenue. pas en feu d'artifice mais en murmure doux et réconfortant. Elle
glissa entre les sapins, alluma une étoile au sommet des branches et
réchauffa la nuit froide et l'humanité entière.
Peut-être était-ce, tout simplement, la magie de Noël. »
Il se tenait là, sentinelle de bois et de pierre, tel un vestige vivant d'un temps oublié. Depuis combien d'années était-il inhabité ? Nul ne le savait et ce mystère ajoutait à sa présence une densité presque sacrée. Derrière ses murs épais, on devinait la respiration discrète d’êtres mystérieux de la montagne ou peut-être seulement la course de fouines espiègles. Le vieux chalet portait surtout les traces des hivers qui avaient poli ses façades et creusé son silence.
En ce matin clair, les sommets se découpaient sous un ciel limpide, et le soleil, étoile glissant entre les arêtes, inondait le refuge d’une franche lumière. Tout semblait retenu, comme si l’air lui-même se figeait pour écouter la fidélité muette de cette bâtisse. Sous cet éclat, le chalet s’ébroua : un long frisson de bois craquants, un toit fatigué qui se secoue comme pour reprendre vie, rappel discret qu’il demeurait fragile mais entier malgré les ans, les bourrasques et cette solitude qui façonne autant qu’elle use.
Alors, sous la dorure timide de l'aube, il nous enseigna l’art de l'attente : regarder sans hâte, écouter sans troubler, accueillir le calme comme une présence profonde. Dans son immobilité vibrante, chaque fissure, chaque soupir du vent préparait en secret quelque chose de plus grand. Il montrait que la force ne naît pas du tumulte mais de cette manière douce de traverser le temps, de laisser les saisons nous modeler et d’accompagner le monde dans son avènement silencieux.
Devant ce petit chalet esseulé et dans la froidure intransigeante d'un mois de novembre finissant, j'ai ainsi compris que lorsque le cœur vacille et que le paysage se couvre de blanc, il ne suffit pas de rester debout : il faut s’assouplir, offrir au froid la part de nous qu’il veut façonner, laisser l’hiver retoucher nos lignes intérieures et permettre au vivant de poursuivre son œuvre sous la neige, jusqu’à ce que la lumière revienne, discrète, effleurer la terre.
S’ancrer dans le monde n’est pas un triomphe ; c’est un souffle discret qui traverse les heures lourdes sans se briser et laisse s’ouvrir un jour éclatant, dans le murmure doux des grands sapins et des plus modestes arbustes.
Face à ce spectacle, on ne pouvait qu’être saisi d’émotion : être au monde, l'admirer depuis la prairie et les sapins, au-dessus du lac jusqu’aux montagnes immaculées, et s’en imprégner dans cette fin d’automne brumeuse, où la lumière hésite et le silence s’étire.
Dans cette vibration, entre le proche et le lointain, entre ce qui retient et ce qui libère, j’ai compris ce qui ne devrait jamais s’effacer : savourer l'instant, respirer, sans craindre pour sa vie, dans un pays en paix. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre ; elle se mesure dans la possibilité de rester là, sans bruit, et d’écouter le monde se tenir droit, entier, silencieux.
Et dans ce retrait assumé, dans ma contemplation de l’horizon immobile et inébranlable, tout mon être s’est effacé pour se remplir d’une intensité pure, celle de la gratitude. Ici, il n’y avait rien à posséder, rien à craindre ; tout demeurait, offert à qui savait encore s’émerveiller.
Ce jour-là, je devais y retourner. L’air portait déjà l’odeur de la neige, ce parfum de silence qui précède l’effacement. Je voulais voir les mélèzes une dernière fois, les surprendre dans leur ultime sursaut, leur flamboyance avant l’oubli, leur danse d’automne, lente et fière, avant que le grand drap blanc ne tombe sur le monde.
J’ai marché longtemps le long du bisse, incapable de m’arrêter, comme tirée par une force douce et une nécessité muette. Le vallon était déserté, les randonneurs partis, les bruits effacés. Ne restait que le vent, discret, presque timide, comme s’il n’osait pas troubler le recueillement de la terre. Tout semblait suspendu, retenu dans une attente sacrée.
Et lui, au bord du chemin, se tenait là, petit encore, fragile mais déjà flamboyant, seul éclat de feu dans le paysage devenu gris. Ses aiguilles d’un orange profond accrochaient une lumière bien pâle, et les herbes ternes, les pierres froides, semblaient s’incliner devant sa noblesse. Il n’avait pas de frères proches, pas de gardiens autour de lui, mais il tenait bon, dressé dans l’air glacé, comme s’il portait en lui le courage de toute la forêt endormie.
Je me suis arrêtée devant lui, le cœur serré par une tendresse inattendue. J’aurais voulu le tenir contre moi, le protéger du froid qui montait mais ses épines dorées m’en ont empêchée. Alors, en silence, je lui ai fait une promesse : celle de revenir, lorsque la neige aurait fondu, lorsque les fleurs, timides d’abord, reviendraient colorer le vallon. Et dans ce silence plein de présages, j’ai senti qu’il me répondait. Qu’il me confiait sa propre promesse, celle de survivre, de résister aux tempêtes, aux nuits longues, pour me raconter, au printemps, tout ce que l’hiver lui aurait murmuré : les pas furtifs des chamois sur la neige dure, le souffle chaud des bouquetins au matin, les éclats du soleil sur la glace, la lente patience du monde endormi.
Je suis repartie sans me retourner, portée par une douce certitude : sous la neige et le vent, un petit mélèze bientôt nu veillerait sur le vallon. Et peut-être, dans le secret de ses racines, dans la résonance silencieuse de son bois, dans le souffle discret de ses nuits, garderait-il aussi quelque chose de moi, comme une mémoire ancienne, comme un chant oublié que seuls les arbres savent encore entendre.
Ce matin, la montagne, espiègle, s’amusait à se contempler dans le lac. Son profil clair et tranquille glissait sur la surface immobile, et dans cette clarté suspendue, je pouvais enfin reprendre mon souffle, sentir mes pensées se calmer et lentement se poser à la frontière du ciel et de la lumière.
La crête, nette comme une coupe, rejoignait son double. Elle recousait mes éclats intérieurs, ramenait mes inquiétudes sur un fil que je pouvais suivre, lentement, sans me presser. Le lac ne promettait rien et ne mentait pas : il offrait sa vérité, simple et exacte, comme une mesure du monde déposée devant moi. Je pouvais rester là, immobile, sentir l’air frais contre ma joue, le parfum humide de ce début d’automne envahir mes poumons, tandis que les couleurs encore discrètes du paysage se déposaient dans mes yeux.
Cette parfaite symétrie n’était pas une consolation hâtive. C’était une vérité sobre, un murmure discret qui s'imposait peu à peu : quand l’intérieur vacille, dehors persiste quelque chose qui tient bon.
Voilà ce que le monde m’apprit ce matin-là. Il ne servait à rien de ressasser le passé, de chercher à comprendre les injustices ou les blessures ; il suffisait simplement de rendre à la vie sa limpidité et de la laisser retrouver son enchantement.
L'univers respirait avec moi, tranquille, comme au premier matin.
Parce que certaines émotions ne
passent que par le chant, voici une musique sami, humble offrande à la terre, à
ceux qui la lisent, à ceux qui la chantent et la laissent respirer. (Artiste Wimme Saari)
Après l’archipel de Stockholm,
où une part de mon intériorité m’avait été rendue, la dernière étape devait
enfin me conduire là où je serais entière : en Laponie. J’en rêvais depuis si
longtemps. Il était temps de s’y perdre, là où la poésie s’enroule à la terre,
se reflète dans les lacs, se fige dans les neiges éternelles.
Depuis Luleå, la terre se déploya
vaste et infinie, comme une page où s’inscrivait une mémoire plus ancienne que
le monde. Pendant quatre heures, la route dévora les kilomètres, bordée de
forêts d’épicéas, de pins et de bouleaux, interrompues seulement par des lacs
surgissant entre les troncs. Parfois la pluie tombait, lavant l’air et
transformant la chaussée en miroir ; puis le soleil revenait, cru, ciselant les
couleurs et allongeant les ombres.
Ce trajet vers le Nord prit
l’allure d’un voyage initiatique. Peu à peu, j’eus la sensation de cheminer en
moi-même, la Laponie ouvrant aussi mes profondeurs.
Kiruna m’a accueillie comme si j’avais franchi une frontière invisible, dernier
seuil avant le basculement vers les pôles. Ce soir-là, depuis le bar de
l’hôtel, j’ai contemplé le soleil de minuit à travers une valse de nuages. Le
temps s’était effacé, incapable de tenir sur les fjälls (montagnes en suédois). Il ne restait que la
lumière, ce fil d’août qui hésite à tomber, et le silence, total, qui rend au
monde sa juste mesure.
Abisko : porte des fjälls
Le lendemain s’imprima dans mes
pupilles comme une encre vive. Après l’urbanité de Kiruna, la route vers Abisko
semblait avaler le monde pour ne laisser que l’essentiel. Plus au nord, où la
neige s’accroche encore aux sommets, l’air avait changé. Le vent s’était levé et
tout paraissait plus dense, comme si la terre avait durci ses contours pour
marquer un seuil. Long miroir glacé, le Torneträsk accompagna une grande partie
du trajet, tandis que les reliefs se redressaient et que la montagne, peu à
peu, imposait sa présence. Là où tout ondulait encore, les sommets surgirent, tranchants
avec de la neige encore accrochée aux arêtes même en août.
Marcher dans le parc national
d’Abisko, ce fut comme entrer dans une autre loi du réel. Rien de décoré ni de
mis en scène : seulement des sentiers creusant la mémoire, des rochers gardant
la rumeur du vent, des mousses épaisses, des lichens pâles. Et cette quiétude,
dense, presque palpable. Le souffle, sans détour, tranchait les pensées,
polissait les contours, laissait l’âme nue. Les lacs, plats et glacés,
reflétaient une clarté liquide. Bondissantes entre les pierres, les rivières
turquoises soulevaient un tumulte qui emplissait l’air. Partout régnait une
tension minérale et végétale.
Puis l’ouverture surgit : le cirque
de Lapporten, telle une main qui soulève et qui ancre à la fois. À cet instant,
le paysage ne se contentait plus d’être vu. Il absorbait. Une fébrilité
discrète nous accompagna, semblable à celle que l’on ressent quand la nature abrite
ce qui échappe au regard. L’idée des ours rôdait, non comme une menace mais
comme un rappel : nous étions minuscules, seuls, et profondément vivants.
Abisko offrit un cadeau rare. Une
place qui ne s’imposait pas mais se réajustait. Là-haut, un espace s’est ouvert,
sans bruit ni geste et cela m’a submergée. Le Nord avait inscrit en moi sa
manière de tenir, de résister, de respirer.
De retour à Kiruna, j’ai senti
qu’une part de moi était restée là-bas, suspendue aux crêtes et au vent
d’Abisko. Pourtant, la ville imposait son attention. Kiruna, ville en
glissement, montrait sur ses façades les signes d’un déplacement en cours :
quartiers promis à d’autres terres, maisons démontées, une église bientôt
réinstallée ailleurs. Comme si l’histoire se redessinait sous les pas.
Ce glissement n’était pas
qu’urbain. Il trouvait sa source plus profondément, dans les entrailles de la
terre. En moi, le silence des fjälls continuait de résonner, alors que je
m’apprêtais à plonger sous la surface minérale pour visiter le complexe minier. La mine LKAB ouvrait un monde à
la fois fascinant et inquiétant : l’ingéniosité humaine et la précision des
galeries côtoyaient des cicatrices qui défiguraient le paysage et déplaçaient
des vies. Kiruna semblait incarner cette contradiction, où le progrès
spectaculaire se heurte à la fragilité souterraine.
Regarder la mine imposer sa
géométrie, c’était mesurer la double face du progrès : créateur et vorace,
innovant et destructeur. Une tristesse respectueuse s’installait, pour ce qui
s’efface lentement, en silence, mais pour toujours. L’extraction grignotait les
monts, interrogeait la solidité des sols, menaçait des territoires sacrés. Et
partout se posaient des questions éthiques : le sort des Samis, leurs routes de
vie déplacées, bousculées, parfois dissoutes par un appétit minier qui
sacralise la rentabilité au détriment de la continuité culturelle.
Jokkmokk : le musée comme cœur battant
Cette émotion liée à la terre a
gagné en intensité dans le musée sami de Jokkmokk. Entre ses murs, un murmure
habité flottait. Les objets parlaient bas : textiles, bois, peaux, outils de
migration, posés comme des proverbes. Chaque vitrine devenait conversation avec
la terre. Les filaments de mémoire traçaient les routes des rennes, les
photographies murmuraient les saisons, les projections restitaient un rythme de
vie inscrit au sol.
J’ai adoré découvrir le
savoir-faire des Samis, leur art de faire avec la nature, de chanter les brises
et les neiges, de tisser les gestes dans le paysage. Mais ce qui m’a
bouleversée, c’est la fragilité dans laquelle ce peuple vit encore, dernier en
Europe à ne pas être totalement sédentarisé, dernier à porter dans son corps
une géographie mouvante. Le musée m’a transmis cette idée que l’ancrage n’est
pas immobilité mais relation : tenir la terre en gestes et en chansons, savoir
migrer sans se dissoudre.
Dundret : belvédère et
respiration
Après la richesse silencieuse du
musée, le souffle de Dundret me tendait les bras, offrant à la fois recul et
ouverture sur la Laponie entière. Là-haut, presque aucun arbre ne pousse ; la
toundra s’est installée dans l’haleine puissante et l’âpreté du sol. Et
pourtant, c’est depuis ce dénuement que le regard embrasse tout : forêts en
nappes, lacs épars, plaines silencieuses, un paysage entier, offert à perte de
vue. Là-haut, j’ai absorbé la mesure du monde, modelant ma respiration sur la
cadence du vent. Je suis revenue avec une clarté intérieure qui tiendra
peut-être une vie entière.
Stora Sjöfallet : couronne
finale
Arriver à Stora Sjöfallet, c’était
retrouver l’intensité d’Abisko, mais amplifiée. Les massifs primitifs se
dressaient, leurs arêtes blanches lacérant le ciel bas. La neige persistante
sculptait les plis des montagnes. La lumière rasante, fil d’argent sur chaque
aspérité, brûlait autant qu’elle apaisait. La terre offrait sa mémoire : le
ciel se reflétait dans les lacs, les pierres portaient des alphabets éternels,
prêts à être lus.
Les Samis, invisibles et pourtant
présents, faisaient corps avec le lieu. À travers leurs gestes, la terre se
racontait. Par leurs chants, des cartes occultes se dessinaient. Dans leurs
regards, les saisons se lisaient dans la rugosité des rochers.
Le vent ordonnait la pensée, les
couleurs vibraient entre pierres, tourbière, eau, neige. Marcher là ne relevait
plus de l’exploration mais de la redéfinition de soi : se laisser
redimensionner, dépouiller, par une grandeur qui rendait à l’humain sa juste
place.
Stora Sjöfallet n’a pas été une
apothéose mais une révélation silencieuse. La terre tenait, les hommes y répondaient
et une vibration intime s’est déposée, chargée d’un accord millénaire. Après la
parole basse du musée et le souffle rude de Dundret, ce lieu m’a offert une
forme de réponse. Enfin, j’étais. Et je serai.
Le Nord avait inscrit sa mémoire en
moi. Alors que la route s’inclinait vers le Sud, chaque paysage semblait me
dire au revoir, et me rappeler que tout voyage porte en lui un retour
nécessaire. À l’approche du cercle polaire, un renne traversa la route avec une
élégance tranquille, comme une ultime révérence. Mon cœur se serra. Il nous
saluait gravement au nom de tous ceux que nous avions croisés durant ce
périple, mais aussi au nom de la Laponie entière, porteur muet d’un adieu
éternel. Mes yeux s’embuèrent de reconnaissance devant ce signe du destin.
Avant Luleå, un arrêt s’imposa à
Gammelstad. Ville-église où le temps semblait tenir dans les murs, au milieu
des rues serrées et des maisons rouges anciennes qui portent les saisons comme
un nom de famille. Ce passage ne fit que renforcer l’ancrage de ce voyage dans
la terre.
Puis, dernière étape, Luleå
s’étendait sur les bords de la mer. Les reflets des maisons dans l’eau
conclurent cette traversée de la Suède. Le dernier soir, le soleil tomba
doucement dans la mer, sans bruit, sans éclat. Juste cette clarté du Nord qui
disparaît mais ne s’efface jamais.
Le vol du retour fut presque un
déracinement. Les fjälls habitaient encore mes yeux, leur éclat vibrait dans
mes veines et au creux de ma poitrine, une ancre silencieuse tirait vers le
Nord. La Suède m’avait traversée et la Laponie m’avait redonnée à moi-même.
Epilogue
Aujourd’hui, me reviennent les mots
d’un poète sami : « Tout cela est ma maison — ces fjords, ces rivières
et lacs, le froid, la lumière et la rudesse du climat, la nuit et le soleil des
étendues sauvages, la joie et la tristesse. Toutes ces choses sont mon foyer et
je les porte dans mon cœur. Ils disent tout : l’appartenance, le lien
ancien entre l’humain et la terre, la capacité de la nature à consoler et à
respirer avec nous. Résonnant avec mes Alpes, ils retrouvent cette luminescence
qui calme, cette rudesse qui façonne, ce silence qui contient. Ce que j’ai vécu
en Laponie, je le retrouve dans mes montagnes : la force des crêtes, le murmure
des forêts, la clarté des lacs, l’intime résonance entre ciel et pierre. Là-bas
comme ici, la terre me parle et je l’écoute.
Ce voyage ne m’a pas seulement
menée vers le Nord. Il a tracé une géographie intérieure, faite d’ancrages et
de résonances. Cathartique, il m’a appris à tenir sans retenir, à suivre sans
me perdre et à répondre à la terre sans jamais chercher à la dominer.
Maintenant je suis prête.
Et je reviendrai.
P.S. Merci d’avoir lu jusqu’au bout. Ce voyage m’a réaccordée à la terre, à sa rudesse, à sa lueur. Mais
surtout, il m’a bouleversée par l'empreinte silencieuse des Samis, leur manière de tenir,
de migrer sans se dissoudre, de lire le monde avec recueillement. Une partie de
moi s’est dénouée là, que je ne peux pas encore expliquer. Un jour peut-être. Pour
l’instant, je respire. Mais il fallait que j’exprime tout ceci en lui donnant cette
ampleur.