vendredi 10 mai 2019

Ici et là-bas



En ce début du mois de mai, alors que le soleil aurait dû briller plus généreusement et la nature se réveiller doucement, la neige tombait, inlassablement, moqueuse et riante devant nos mines déconfites.

Dans la folie des éléments, dans cet hiver qui n’en finissait pas, je me suis rappelé les nuages sombres qui s’étaient amassés en quelques minutes seulement au-dessus du Connemara, en plein mois d’août.  Là-bas aussi, la nature semblait défier toutes nos envies et n’en faire qu’à sa tête, indifférente à nos souhaits de lumière et de chaleur.

Soudain, j’ai eu envie de retourner dans ces contrées balayées par les vents, souvent oubliées du printemps et de l’été mais dans lesquelles la terre raconte encore des légendes de géants et de fées. L’odeur de la tourbe m’est revenue en mémoire, m’ancrant dans une réalité bien différente de celle qui dansait devant ma fenêtre. Et dans les tourbillons des joyeux flocons, j’ai senti le souffle du vent venu du large et balayant la lande désolée et j’ai été transportée là-bas, bien loin d’ici. La ballerine vêtue d’un blanc immaculé virevoltant au-dehors s’est transformée alors en une charmante danseuse tournoyant au son d’une flûte irlandaise.

Il ne manquait plus à ce tableau dans lequel les éléments naturels s’entrechoquaient qu’un verre de Connemara Turf Mor pour me réchauffer le cœur. 


Dédé © Mai 2019

vendredi 26 avril 2019

Néant



Dans un crissement de freins qui avait réveillé nombre de voyageurs assoupis, le train s’était arrêté dans une gare qui semblait totalement désaffectée. L’heure indiquée sur l’horloge ne correspondait pas à la réalité, personne n’attendait sur le quai et une petite remorque semblait avoir été oubliée là depuis des lustres, seule et abandonnée sous la pluie battante.

Du bâtiment gris et sombre se dégageait une impression de tristesse infinie et l’orage qui venait de s’abattre sur la région ne faisait que renforcer cette atmosphère lugubre. L’eau ruisselait sur la vitre et à travers les traînées de pluie, je tentais vainement d’apercevoir une note vivante dans ce tableau amorphe. Mais rien ne bougea, comme si le temps s’était arrêté à l’heure indiquée sur la grosse pendule immobile.

Personne d’autre que moi dans le convoi ne semblait s’intéresser à ce qui se passait à l’extérieur et la petite gare resta seule sous la pluie qui redoublait d’intensité.  Lentement, le train reprit sa route dans un crissement aigu, rapidement suivi par le roulis régulier des roues sur les rails.

Pourquoi donc le train avait arrêté sa course dans un tel endroit ? Pourquoi personne n’était descendu et aucun voyageur n’avait rejoint le convoi ? Engoncée dans mes pensées et les yeux prisonniers des figures que la pluie dessinait sur les vitres, je ne vis pas tout de suite que le convoi s’était vidé de ses voyageurs alors qu’il continuait pourtant sa course monotone, sans aucun arrêt. Mais soudain, l’angoisse m’étreignit quand je me rendis compte que j’étais seule, irrémédiablement seule et que les autres personnes s’étaient comme volatilisées sans laisser de traces, même pas une valise oubliée sur un porte-bagage.

La réalité s’imposa peu à peu à mon esprit, effrayante, glaçante. J’étais à présent seule dans un train fantôme et je ne savais pas où il me menait.


 

Elle n’atteignit jamais sa destination. Le train avait disparu dans le tunnel et n’avait pas réapparu à l’autre bout. D’ailleurs, les horaires n’avaient jamais mentionné ce convoi.  La jeune femme s’était évanouie dans le néant, comme aspirée dans une autre dimension.



Dédé © Avril 2019

vendredi 12 avril 2019

Avancer



Ce jour-là, j’avançais sur le chemin encore blanc. Je ne savais pas où tout cela me mènerait, juste que c’étaient toujours les mêmes pensées qui m’assaillaient. Mais dans cet hiver finissant, sur cette neige fraîchement tombée la veille, il y a eu comme un air de printemps qui a soufflé soudainement, magnifié par le chant de la petite mésange perchée sur l’arbre encore dépouillé.

Et ces quelques notes se sont envolées, emplissant le fond de la vallée, remontant jusqu’au sommet de la montagne, emportant une touche d’espoir jusqu’aux confins de l’humanité.

Il fallait avancer, coûte que coûte et ne rien regretter.


Dédé © Avril 2019

vendredi 29 mars 2019

Le vieux cloître

Basilica di Sant'Andrea, Vercelli, Italia

Au milieu des brumeuses rizières, entre les exploitations agricoles fondées il y a longtemps par des ordres monastiques et d’élégants châteaux délicatement posés au sommet des collines est apparue la petite ville italienne et sa basilique, s’éveillant aux doux rayons du soleil printanier.

Il y avait je ne sais quoi de solennel dans le vieux cloître, les colonnes et les voûtes chuchotant les prières des moines d’antan. Et dans ce dédale orchestré par les jeux d’ombre et de lumière, à déambuler ainsi dans le mystère du monument, j’ai senti comme un souffle, celui du temps passé qui voulait encore parler au présent, faire entendre sa voix et dire que dans bien des malheurs, la caresse du vent et du silence apaise. J’ai chanté peu à peu le printemps, mêlant ma voix aux litanies oubliées.

Le cloître a alors frétillé de toutes ses vieilles pierres et puis s’est rendormi doucement, comme si rien d’important ne s’était passé.

Pour moi, ce fut pourtant un moment d’exaltation intérieure, comme une parenthèse dans le vacarme de l’existence. Je suis partie ensuite sur la pointe des pieds, n’osant troubler le repos du vieil édifice, l’emprisonnant cependant dans ma boîte à images, en noir et blanc, comme pour lui dire que je respectais ainsi son très grand âge et que je ne voulais pas l'oublier.


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Mais ceci n'est pas le sujet du jour et le vieux cloître attend vos commentaires si le cœur vous en dit. Merci.

Dédé © Mars 2019

vendredi 15 mars 2019

Musique



Ta voix résonne telle une musique
Partition de mots tendres et complices
L’Amour s’épand en notes suaves
Comme un vent qui souffle sans fin
Et les roses couvriront les murs
Même à l’hiver de notre vie

Le temps s’écoulera lentement
Dans la valse de nos corps unis
L’accord parfait montera au ciel
Comme une symphonie dans nos mains
Et les oiseaux pépieront de joie
Même à l’hiver de notre vie

La vie jaillira en mélopée
Entre toi et moi mon ami

Mon tendre mon doux amant
Toi l’homme qui chante mon printemps


Dédé © Mars 2019

vendredi 1 mars 2019

Ma maison



Le toit est chargé de neige, dans une fin d’après-midi enchanteresse durant laquelle les sapins délicatement saupoudrés ont psalmodié février.

J’avance dans le creux de la forêt sur un chemin qui ne mène nulle part et je vois le chalet surgir entre les arbres, silencieux, aux aguets. Il faudrait oser frapper à la lourde porte de bois et entrer. Peut-être seras-tu là, à m’attendre patiemment dans l’espérance du printemps. Alors tu ouvriras les bras d’où s’échapperont des nuées de papillons qui vogueront jusqu’à la pleine lune.  Et dans la nuit qui suivra nos retrouvailles, devant l’âtre où se consument des morceaux de bois, tu m’emporteras dans une contrée lointaine où la saison froide sera promesse de chaleur et où nos doigts tresseront des tissus de caresses à l’ombre des étoiles.

Ton cœur deviendra ma maison dans laquelle j’entrerai toujours en chantant des poèmes de joie, les mains chargées de fleurs des champs et l’âme virevoltant pour étreindre passionnément la tienne.  A l’extérieur, le monde pourra s’écrouler, il nous faudra simplement laisser briller à la fenêtre la bougie du bonheur pour les âmes égarées.

Et nous vieillirons dans notre demeure perdue aux confins de l’horizon, dans la forêt magique piquetée de grands sapins qui veilleront tendrement sur nos murmures amoureux.




Dédé © Mars 2019

vendredi 15 février 2019

Un océan de regrets



Il ne savait pas depuis combien de temps il attendait dans le salon, assis dans ce fauteuil en cuir rouge. Une ombre erratique avait fait place à un soleil auparavant éclatant. Se levant pour se servir un verre, il sentit que ses gestes devenaient maladroits et impatients tant il avait l’esprit obnubilé par cette rencontre qui, il l’espérait, remettrait tout dans le bon ordre. Après avoir rebouché la bouteille de whisky et fait tomber les glaçons dans le verre presque plein, il s’assit en contemplant intensément le mobilier qui l’entourait, comme si elle pouvait apparaître à tout instant derrière les rideaux ou près de la cheminée. Mais alors que les meubles en bois somptueux encombraient toute la pièce jusque dans ses moindres recoins, il eut soudain l’impression que tout était vide, vide de son absence, de son rire cristallin et de ses pommettes gracieuses qu’il aimait tant caresser du regard. 
 
Les souvenirs de ces derniers mois après leur première rencontre se bousculèrent dans son esprit, le rendant presque haletant. Ils avaient parcouru main dans la main toutes les rues de la grande ville, fuyant chacun d’eux à leur manière un quotidien bien trop terne. Dans les parcs où jouaient les enfants, il lui volait des baisers fougueux à l’abri des regards, sous les grands arbres qui se penchaient joyeusement sur leurs frétillements de nouveaux amants. Dans les musées où ils aimaient se retrouver à l’ombre des grands peintres, ils commentaient sans fin les œuvres qui les touchaient et les transportaient tous d’eux au-delà du temps. Et dans les salles de cinéma durant les séances de l’après-midi, où presque personne ne venait visionner des films en noir et blanc, leurs mains se frôlaient impatiemment, dans une obscurité bienvenue qui permettait toutes les audaces. Construisant autour d’eux une bulle de bonheur, ils en avaient presque oublié les contraintes du temps, cherchant à respirer le même air à la même cadence, se moquant éperdument de tout ce qui n’était pas eux. 
 
Aujourd’hui, dans cette grande maison qu’il avait louée il y avait quelques semaines pour leurs rencontres en bord de mer, loin de l’agitation de la capitale et de son quotidien familial honni, il attendait. Comme d'habitude car il arrivait toujours le premier, aimant la voir apparaître dans le fond du couloir et remplir en quelques secondes tout l’espace. Mais là, c’était différent. Son verre se vidait pendant que la grosse horloge égrenait sa complainte et soudain, la vérité l’abasourdit, comme un coup de poignard dans le cœur, le faisant presque suffoquer. Elle n’avait pas beaucoup écrit ces derniers jours depuis qu’ils s’étaient disputés. Pleine de lourds sous-entendus et de reproches à peine déguisés, elle avait distillé dans leur dernière rencontre une distance et une pudeur qu’il ne lui connaissait pas encore.  Sa charmante bouche peinte en rose s’était ouverte pour laisser apparaître des mots si durs, qu’il ne comprenait pas encore qu’elle attendait de lui un choix. Il n’avait fait que boire les larmes que contenaient à peine ses grands yeux et tentant de lui prendre la main à plusieurs reprises, il n’avait étreint qu’un abysse dont il ne connaissait pas encore le fond. Elle s’était levée subitement, faisant alors claquer ses talons pour sortir du petit café et il s’était retrouvé pantelant, ne sachant plus très bien ce qu’il faisait là.
 
Alors qu’elle lui écrivait auparavant des lettres tous les jours, instaurant entre eux une tradition épistolaire qui diminuait la distance qui pouvait les séparer, ses missives s’étaient transformées en vagues messages évoquant un travail devenu subitement accaparant. Jusqu’à sa dernière lettre qui lui donnait rendez-vous ce jour dans le grand salon donnant sur la mer. 
 
Contemplant le reste de whisky dilué dans l’eau des glaçons, il vit son reflet au fond du verre, pâle, presque fantomatique, celui d’un homme qui ne sait pas encore que tout est terminé.  Ainsi, le battement des ailes du papillon là-bas sur le balcon était encore le frôlement de son foulard lorsqu’elle le serrait dans ses bras et le bruit du ressac là en bas ressemblait à la houle de désir qui les submergeait régulièrement. Mais il avait fini par comprendre à la dernière gorgée de whisky qu’elle ne viendrait pas.
Sur sa scène intérieure devenue muette de stupeur, plongée dans la lumière blafarde de cette nouvelle absence, il se retrouva seul à jouer le drame de cette rupture qui dévasta peu à peu ses dernières espérances. Il sentit comme un feu à la brûlure glacée dans son cœur et s’enfonça dans un jeu d’ombres qui le fit trébucher de chagrin. 
 
Pendant des jours, il avait forgé à l’égard de son amante des mots d’amour qui lui faisait entrevoir un avenir radieux mais il n’avait fait que les élaborer dans son esprit, sans oser les dire tout haut, sans faire de projets concrets, comme si l’avoir dans ses bras suffisait à son bonheur. Il voulait simplement goûter à la substance de son existence, facile et belle quand il la serrait contre lui, bien plus que ce qu’il avait vécu avant qu’elle n’irradie sa vie. Il n’avait pas voulu comprendre que cette histoire pouvait avoir une fin mais maintenant il était trop tard. Avant elle, il savait que sa vie n’était qu’une succession de choix imposés et avec elle, il avait cru que l’espace-temps qu’ils avaient forgé ensemble suffirait à atteindre la quintessence de ses espérances. Il n’avait pas saisi que la vie, ce sont des formations fugitives de sable mouvant, nées d’un coup de vent, d’un coup de folie, d’une folle passion, détruites en un instant par les mots qu’on ne dit pas. Des formes de fugacité, qui sont soulevées et emportées par le vent avant même de s’être vraiment créées. 
 
Se levant péniblement, il contempla par la fenêtre le disque solaire qui se précipitait dans la mer. Tout était devenu sombre, dès qu’il comprit qu’elle l’avait irrémédiablement quitté. Et dans le déferlement de ce soleil noir, il se précipita dans un océan de regrets. 

Dédé © Février 2019