vendredi 2 décembre 2022

Sa Majesté

 

Seul face au monde, altier, déterminé, il trônait, certes un peu altéré par l'été caniculaire enfin terminé.

Et dans la splendeur d'une fin de journée où toutes les teintes s'atténuaient, Sa Majesté le Cervin nous murmurait: 

"Voyez, je tiens, je suis là, j'existe encore et toujours".

Face à cette vérité, on ne pouvait que s'incliner devant tant de pugnacité, et prendre ces mots comme une leçon bien assénée.



vendredi 18 novembre 2022

Un tout petit rien

 

 

Ce jour-là, l'alpage, abandonné par les vaches parties rejoindre les étables plus bas dans la vallée, nous accueillait, un peu rêveur, endormi avant l'heure, se reposant d'un été parfois trop bruissant de senteurs multiples. Quelques mésanges voletaient encore ici et là, se posant délicatement sur les branches des sapins philosophes, les réconfortant de leurs caresses furtives, alors qu'eux savaient bien que l'hiver arriverait, tôt ou tard. 

Les herbes jaunies contaient des saveurs disparues que l'on retrouverait peut-être dans une fondue odorante, les grands froids revenus.

Ce ciel presque trop bleu, ces bouquets de sapins toujours verts et fiers malgré l'automne finissant, ces prairies passées qui craquelaient sous mes pas, ont pourtant suffi à mon bonheur, comme un tout petit rien qu'il fallait déguster lentement, de peur qu'il ne disparaisse trop vite pour ne plus jamais revenir. 

Comme il était doux de cheminer sur ces sentiers lumineux, de tenir ta main et de contempler l'horizon lointain qu'on n'atteindrait jamais.
Presque bouleversés par tant de simplicité, il nous fallut pourtant rentrer et laisser l'alpage, grand penseur de la sérénité, aux prises avec son destin blanc déjà annoncé.

 Dédé © Novembre 2022

vendredi 4 novembre 2022

Eclaircie

 


Dans cet instant si tourmenté, si turbulent qu'on n'arrive presque plus à penser calmement, entre les gouttes de pluie, les nuages grimaçants et les montagnes hallucinées,  espérer envers et contre tout que dans cette furieuse opacité, une éclaircie trouant l'atmosphère erratique soit encore possible.

Puis se rendre compte avec des yeux émerveillés que l'artiste, au sommet de son art, a esquissé, pour adoucir son tableau chaotique, un cœur solaire éphémère ourlé de dentelles nuageuses, au milieu de toute cette géhenne céleste.

Et alors, dans ce signe prometteur qu'on n'attendait presque plus et dans l'ondée fantastique qui nettoie tous les outrages laissés par la tempête, croire que le rêve est permis, encore et toujours. 

 

Dédé © Octobre 2022

vendredi 21 octobre 2022

Au Nord

 


Alors que la canicule régnait en maîtresse, au Nord, ce n'était que bruits de cascades et scintillement de l'eau dans les fjords. Dans une nature majestueuse où la mer et les montagnes s'épousaient dans des noces sans fin, on ne pouvait que ressentir humilité devant ces forces infinies.

Les fjords, sublimes, changeaient d'atmosphère au fil des heures. Ainsi, faisant place sans crier gare à une pluie fine, le soleil inondait tout en quelques minutes, séchant les prairies escarpées dans lesquelles paissaient des moutons intrépides alors que le gigantesque bateau se frayait un chemin entre les étroites parois rocheuses. En une heure, en une minute, toutes les saisons se succédaient, glaçant puis réchauffant le voyageur étonné par la puissance des éléments. 

Des routes sinueuses conduisaient à de minuscules villages dans lesquels les maisons colorées semblaient comme oubliées par les hommes. Dans des jardinets, de gracieuses fleurs défiaient la météo capricieuse et donnaient l'impression que l'été, enfin, pointait le bout de son nez. Plus au centre des terres, des glaciers imposants (pour combien de temps encore!) surplombaient les hauts plateaux presque désertiques et même au mois d'août, il neigeait. 

La petite maison, esseulée au milieu des neiges éternelles, contait un climat rude et sans pitié et même si ce jour-là, le ciel était bien sombre sur son toit herbacé, elle avait réussi à me convaincre que le soleil pouvait tout de même vaincre les nuages et caresser les herbes folles de cette gigantesque étendue. Alors, j'écoutais, fascinée, la plainte de la prairie pliant sous le vent déchaîné et j'entendais les chevauchées fantastiques des Vikings qui avaient, des siècles auparavant, traversé ces landes pour accroître leur puissance sur leurs ennemis.

Je n'avais pas de drakkar pour naviguer dans les fjords et encore moins de fier destrier pour galoper dans les terres inhospitalières des hauts plateaux. Je ne savais plus si je devais être montagnarde ou navigatrice devant ces paysages de neige et de glace, là où la mer était amoureuse de la montagne, là où la beauté affleurait dans chaque rocher. Mais ce dont j'étais sûre, c'est que ce vent du Nord soufflait à nouveau dans mes veines et qu'avec toi, j'aurais pu rejoindre des latitudes plus élevées encore, là où l'ours blanc règne en maître et où l'homme n'est plus rien face à la banquise. 

 


P.S. Merci à celles et ceux qui n'arrivent pas à mettre leur pseudo pour leur commentaire de le signer au moins, car les commentaires anonymes ne me permettent pas toujours de deviner qui c'est. Désolée pour ces désagréments de blogger, tout à fait indépendants de ma volonté.

 Dédé © Octobre 2022

vendredi 7 octobre 2022

Octobre s'en vient


 

Octobre s'en vient lentement, par ses brumes graciles et ses brouillards épais, par ses mirages dorés, par ses parfums de poires et de pommes, par ses citrouilles ventrues qui craignent de finir en veloutés et par ses feuilles qui rougissent avant de mourir en silence.

Les portes sont closes et les maisons vides du rire des enfants. Il y a les silences et les absences. Partout, les écureuils s'affairent alors que le cerf termine sa quête amoureuse.

Il y aura encore en octobre des journées de septembre, tout comme il y avait déjà eu en août des balbutiements de septembre et qu'il y aura en novembre des flottements attardés d'octobre.

Octobre s'en vient lentement, par son chemin de renoncement qui nous mènera, à coups de grands frissons, à la saison du dépouillement. 

 

 

 "L'automne raconte à la terre les fleurs qu'elle a prêtées à l'été" (Georg Christoph Lichtenberg)

 Dédé © Octobre 2022

vendredi 23 septembre 2022

Aspérités

 

J'étais persuadée d'être dans les tréfonds du monde, là où la lumière ne se glisse plus, où l'espoir s'étiole, où la vie s'étire pour n'être plus qu'un tout petit souffle insignifiant. Mais le poète de mes songes m'a assurée qu'il n'en était rien. 

Les abysses étaient sommets, la mer devenait air, et les vagues s'amoncelaient en nuages graciles. 

Dans cette étrange composition où le tout n'était rien, où l'infini butait contre mes rêves, j'étais apaisée. Enfin. Je m’immergeais lentement, inexorablement mais tout était bien, doux, jusque dans les aspérités de la paroi rocheuse.


 Dédé © Septembre 2022

vendredi 9 septembre 2022

Festin

 


 

Il débarque de nulle part, agrippé aux parois, franchissant avec agilité tous les obstacles tel un professionnel de l'escalade et le bruit de ses folles gambades est devenu une petite musique quotidienne. Il bondit, sautille, circule en tous sens pour attirer mon attention et si je ne viens pas rapidement pour assouvir sa demande, il sait y faire. Me regardant alors avec insistance de ses yeux doux et implorants à travers la vitre du salon, il joint ses pattes en une prière gourmande, la mine désespérée d'un grand affamé à l'approche d'un rude hiver. Je ne peux lui résister et il profite de ma faiblesse. Il joue de son charme malicieux, de ses petites pattes graciles et de sa frimousse souriante pour quémander - petit gourmand -  quelques noisettes ou amandes. 

Puis, enfin servi, presque sur un plateau et bien calé sur son arrière-train et ses grands pieds, il se délecte face aux sapins et aux montagnes, dans la plus belle salle de restaurant étoilé du monde. Très concentré, il n'en perd pas une miette, ni de ce festin, ni du fabuleux paysage qui s'étale sous ses yeux.

Je l'ai appelé Glouton et quand il me regarde, toi, tu es tout simplement jaloux. 

 

 Dédé © Septembre 2022