vendredi 15 septembre 2017

Au bout du monde



Lorsque le bruit m’envahit et que la respiration devient saccadée, je m’enfuis alors au bout du monde. 

Aux confins de l’île, la petite maison accrochée aux rochers coule des jours heureux. Toute de pierres vêtues, elle s’ébroue avec joie chaque jour, quel que soit la couleur du ciel au-dessus de sa toiture : soleil, pluie et vent sont ses compagnons depuis qu’elle est née à la surface de la terre. Ses yeux-fenêtres regardent par-delà les arbres et plongent dans les profondeurs de l’eau bleue pour admirer la danse des poissons argentés. Et ses oreilles-cheminées saisissent le bruit du petit torrent qui se jette avec bonheur dans les bras de l’amante salée. 

Après un voyage parmi les nuages cotonneux, le vent me dépose délicatement dans la petite allée bordée de fleurs multicolores et je m’avance afin de pousser la lourde porte de la coquette demeure. Mes yeux doivent s’habituer quelques minutes à la pénombre qui règne dans le couloir. Franchissant alors quelques pièces sur la pointe des pieds, j’arrive enfin dans un salon chargé d’histoire dont la grande baie vitrée donne sur l’infini de la mer. Au mur, de vielles photos jaunies par le temps me rappellent les fabuleuses parties de pêche aujourd’hui disparues. Tous ces visages respirent la terre et la mer dans cet île oubliée et me sourient à travers les cadres de bois.

Je m’installe dans un lourd fauteuil qui grince un peu, juste assez pour me faire remarquer que je viens de le réveiller. Dans la cheminée crépite un feu dont les effluves emplissent toute la pièce et la chaleur qui s’en dégage m’enveloppe peu à peu. Un petit chat dort tranquillement, installé confortablement sur un coussin. Rêvant sans doute d’escapades nocturnes lorsque les hommes se taisent et que le monde entier lui appartient, ses moustaches bougent imperceptiblement.  Sur la table en bois massif repose un tricot inachevé, dont les aiguilles attendent patiemment de reprendre leur ouvrage de laine écossaise. Laissant échapper le fumet d’un breuvage épicé, une théière en fine porcelaine et quelques biscuits m’invitent à faire une pause bienvenue. 

Personne n’est là pour m’accueillir et pourtant je sais comme à chaque fois que je suis ici chez moi, depuis la nuit des temps. 

Respirant profondément, je déguste lentement le thé qui me réchauffe le cœur et l’âme et une quiétude m’envahit lentement alors que la vieille pendule imperturbable égrène les heures. Tendant l’oreille, je perçois la symphonie des vagues qui viennent mourir langoureusement sur le sable de la baie. Mon regard se perd alors dans la contemplation de la mer dansant devant moi et j’embarque dans des rêves merveilleux, parcourant les océans, volant en compagnie des goélands et me chargeant de mille senteurs iodées. 

Il n’y a plus de temps. Ni d’avant, ni d’après car tout est présent. Naviguant au-dessus des flots sur mon vaisseau rapide, je découvre des pays inconnus, qu’aucun autre voyageur n’a connu avant moi et mon escapade se leste de magie, m’emportant aux confins de l’univers.

Oui. Quand la lutte pour passer les obstacles devient trop épuisante, je me laisse emporter parfois dans la petite maison du bout du monde et je disparais de la surface de la terre, le temps d’un périple imaginaire qui m’élève au-delà des turpitudes de la vie.


Dédé © Septembre 2017

vendredi 8 septembre 2017

Le chant de l'espoir

Clair-Obscur



Le ciel est d’un bleu intense avec des nuages anthracites le traversant à vive allure.

Devant le chalet, une petite fontaine en bois mêle sa voix limpide au murmure du torrent qui transporte de joyeux et scintillants grelots. Voix d’un temps éternel, elle fait couler la vie avec grâce, chuintement angélique traversant le temps et l’espace. Cette eau est une force inépuisable qui tressaille sous la terre, un souffle liquide s’exhalant d’une poitrine palpitante. Parfois, elle s’interrompt dans un sanglot mais reprend très vite son écoulement, faisant circuler l’allégresse au cœur de toutes les fleurs d’alpage.

Chant de la vie. Bruissement du temps, de la nature et des hommes. Sur cette terre, des lieux rayonnent et rendent heureux. 
 
D’autres sont bien plus sombres.

Les rumeurs avaient traversé tout l’espace, se glissant imperceptiblement au fond des mers, des marais, des prairies et des montagnes, chargées de relents nauséabonds. Vent de haine faisant plier les roseaux graciles et vaciller les arbres les plus charpentés, elles tourmentaient le cœur des hommes. Séparant les familles, décimant des villages entiers, ce souffle destructeur s’est chargé peu à peu de milliers de larmes de désespoir. Les fleuves, les rivières et les fontaines de la vie ont alors cessé leur musique pour laisser place à ces flots de souffrance. 

Ce jour-là, le ciel est bas et de lourds nuages balayent l’horizon. Le visiteur franchit le cœur serré un lourd portique métallique chargé de symboles. Devant se dresse une immense cour, délimitée par quelques baraquements d’un gris passé. A l’intérieur de l’un d’entre eux, il plonge alors dans une horreur encore perceptible sur chaque pan de mur et derrière chaque porte épaisse s’ouvrant sur de minuscules cellules. Pendant plusieurs heures, déambulant dans ce temps passé pourtant si présent, le cœur saigne devant tous les témoignages, photos d’époque et explications historiques. Une tristesse triture ses entrailles et les larmes s’échappent. A plusieurs reprises, il doit respirer profondément et faire un effort afin de se souvenir du doux pépiement des mésanges graciles et de la beauté des montagnes. 

Quittant enfin ce dédale infernal, ses poumons aspirent un air vif pourtant bien incapable d’effacer cette sensation d’intense étouffement. Et il poursuit en silence ce pèlerinage de mémoire dans cette grande allée bordée de hauts peupliers, se balançant doucement dans la brise. De chaque côté de ce chemin dorment des pierres marquées de numéros. Il fut un temps où s’entassaient là des hommes, des femmes et des enfants. Aujourd’hui, le sol nu transpire leur souffrance et leur désespoir. 

Cette allée centrale servait de lieu de rencontre dans un espace qui voulait pourtant annihiler toute dimension humaine. Pourtant, dans les photos d’archives dédiées à cette longue avenue, le visiteur décèle avec étonnement quelques visages souriants, lueurs d’espoir dans cette marée de douleur et de bestialité.  Et c’est à ce moment précis que sonne la cloche imperturbable du souvenir, comme tous les jours à quinze heures. Cette sonnerie grave, égrenant chaque nom des disparus, emporte bien haut dans le ciel l’espoir de la vie, le poussant à irradier les quatre coins de l’univers. 

Résonne alors à ses oreilles le doux pétillement de la fontaine de la vie qu’il croyait à jamais tarie le temps de cette commémoration, et au loin, les fleurs murmurent leur danse dans les prés verdoyants. 

Les liens d’amour ne se défont pas avec la mort, même si la folie humaine de certains a voulu prouver le contraire. Ils s’entremêlent différemment et mystérieusement. Et surgissent des instants de grâce, suspendus, où la présence des disparus, comme un vent, comme un baiser, vient doucement nous caresser, le temps d’un soupir apaisé, d’une lourde cloche qui sonne et du chant de l’espoir que quelques oiseaux psalmodient dans les peupliers.

J’ai visité Dachau. 


Dédé © Septembre 2017

vendredi 1 septembre 2017

Idylle estivale

Autriche


Les petits lacs brillaient sous le soleil radieux ou sous les caresses étincelantes de la pluie, entourés de montagnes un peu timides. Pas aussi élevées que celles que je contemple habituellement, elles baignaient pourtant dans une atmosphère magique, parcourues à la nuit tombée d’êtres mystérieux dont on ne voit jamais les traces le matin venu, mais qu’on sent confusément dormir au creux des pierres millénaires.

Les villages semblaient vivre hors du temps, délicatement posés sur le rivage, avec leurs clochers et leurs maisons de bois se mirant dans les eaux vertes et turquoises. Et chaque quart d’heure, une cloche rappelait le temps qui passe s’écoulant comme un fleuve tranquille.

Me lovant dans ces paysages idylliques et marchant dans cette nature généreuse remplie de bruissements d’insectes et de chants d’oiseaux espiègles, j’ai respiré le parfum des herbes folles et plongé dans les eaux si pures du lac enchanteur. Quelques bruits de tracteurs vrombissants traversaient les prairies ondulantes sous un petit vent chaud d’été alors que les bateaux naviguaient sur les vagues discrètes.

Une petite église somptueuse à l’écart des grands chemins m’a ouvert ses lourds battants, révélant à mes yeux ébahis sa magnificence. Puis la cloche dans la blanche chapelle accrochée à la paroi rocheuse a chanté sur le sentier des pèlerins du temps passé. Et le Danube, coulant tranquillement dans la vaste plaine, a ravi mon cœur d’enfant, faisant ressurgir les notes mythiques d’une valse qui tourbillonne encore et toujours dans les plus grandes salles de concerts du monde.

Il y a de ces lieux dans lesquels on aimerait se fondre à jamais le temps de l’éternité, comme il n’y a pas si longtemps une triste et mélancolique souveraine préférant chevaucher dans la forêt que de s’enfermer dans les palais fastueux de la Vienne impériale.

Qu’il était vivant ce cortège improvisé suivant la fanfare dans les rues du petit village s’assoupissant pour la nuit et combien étaient concentrés les membres de ce quintet applaudi pour tant de vivacité et d’enthousiasme !

Perdue aujourd’hui dans les souvenirs de cette escapade hors du temps, j’entends résonner à mes oreilles quelques notes des plus belles partitions de Mozart, enfant du pays et génie un peu fou, mort bien trop tôt d’avoir sans doute trop vécu. Une douce nostalgie m’envahit à l’évocation des airs fameux du grand maître, chantés et joués dans une fastueuse salle éclairée de mille bougies, dans une ambiance joyeuse, rehaussée par le jeu espiègle du contrebassiste.

Mais ce petit pont de bois magique, enjambant un lac un peu triste, écrasé par de lourds nuages gonflés de larmes, me conduira sans doute dans ton palais caché là-haut dans la montagne, dans lequel nous nous retrouverons, tels deux voyageurs éternels, pressés d’étreindre nos mains à l’écart du monde.



Autriche



Dédé © Septembre 2017