vendredi 19 octobre 2018

Envoûtement



Les terres brunes et désolées étaient balayées par la tempête. Parfois un carré de verdure, délimité par un muret de pierre, brisait la monotonie de la tourbe. Et dans cet écrin entrecoupé de lacs, les chevaux paissaient, crinière au vent, éclairés fugacement par quelques rayons de soleil.

Dans ce coffret laissant s’échapper des mots en gaélique et des notes d’une flûte venues de la nuit des temps, il n’y avait plus rien à dire, juste à contempler et à caresser du bout des doigts les effluves multiples qui jaillissaient de la campagne.

Ma silhouette en marche, entre le gris et le vert, dans la tourbe et dans l’eau, s’est perdue aux tréfonds du brouillard, rejoignant ton ombre sur le chemin mystérieux. Alors, nous avons parcouru ce paysage du bout du monde, comme envoûtés et tel un magicien des songes, le Connemara nous a guidés jusqu’au bout de nous-mêmes.

A cet instant, j’ai su parler la langue des brumes éphémères et j’ai appris la chanson de la terre. Et pendant que tes yeux me caressaient, j’ai bâti le château de nos rêves avec des poussières d’étoiles.

Nous y avons vécu cachés jusqu’à ce que l’écume des vagues emporte tout.


Dédé © Octobre 2018

vendredi 5 octobre 2018

Aux voyages



A ces habits qui ont encombré nos bagages et qui n’ont servi à rien
A ces valises qui ont voulu faire le tour du monde sans nous
A l’inventeur du décalage horaire
A celles et ceux qui applaudissent encore lors de l’atterrissage
A ce douanier trop zélé qui a mis la pagaille dans notre valise
A cet adapteur de prise qu’on a oublié d’embarquer
A toutes ces routes qui ne mènent nulle part et qui ne figurent pas sur la carte
Au bus 326 qui ne circule que tous les trois jours et qui vient de partir sous notre nez
A ceux qui roulent du mauvais côté
Au Pôle Nord, au Pôle Sud et aux Polynésiens
A toutes ces photos qu’on ne triera jamais
A ces cartes postales qu’on n’écrira jamais
A Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch dans le pays de Galles et à Taumata­whakatangihanga­koauau­o­tamatea­turi­pukaka­piki­maungah­oronuku­pokai­whenuaki­tanatahu en Nouvelle-Zélande  
A ce chauffeur de taxi qui nous a fait prendre le raccourci le plus long du monde
A cette chambre d’hôtel si mal insonorisée
A ces alcools locaux qui nous ont arraché la gorge et nous ont mis la tête à l’envers
Aux 40ème rugissants, aux 50ème hurlants et au pays du matin calme
A ces langues qu’on ne comprendra jamais
A ces sourires rencontrés et à ces mains serrées
A tous les enfants joyeux qui voulaient être dans la boîte à images
A tous les châteaux, même ceux qui sont hantés
A ces ruines qui ont traversé les siècles et qui nous racontent encore tant d’histoires
Aux guides érudits et aux autres charlatans
A ces paysages qu’on ne voudrait jamais oublier
A ces vieilles chaussures de randonnée toutes défigurées
A mes tongues qui réclament de partir encore au soleil
A ta main qui a tenu la mienne dans nos périlleuses randonnées
A ces moments que l’on voudrait éternels et qui nous font oublier que demain c’est le jour du retour



A toi, à moi, à nous et à tous les voyages qu’il nous reste à faire ici ou là-bas

Dédé © Octobre 2018

vendredi 21 septembre 2018

La vieille abbaye



Le chemin s’enfonçait dans une forêt profonde et il y régnait une atmosphère mystérieuse, peut-être à cause du silence opaque, des troncs noueux des chênes recouverts en partie de mousse et des fougères qui émergeaient entre les pierres. Puis, au détour du sentier, les ruines d’une abbaye franciscaine surgirent, témoins d’un passé lointain, comme une réminiscence d’un temps où les légendes celtes s’entrelaçaient aux mystères célébrés par les moines. Derrière elles s’étirait un lac d’un bleu si bleu qu’on avait l’impression que le ciel s’y était baigné trop longtemps et qu’il y avait laissé un peu de son manteau azuré.  

La tour de l’église s’élançait à l’assaut des cieux, encerclée d’un cimetière de croix celtiques, toujours debout, altières et pourtant rongées par le temps. Dans un dédale de salles vides mais encore empreintes d’une histoire oubliée, on se perdait, caressant les murs pour entendre les chants religieux psalmodiées au fil du temps. Et dans l’enfilade des pièces apparut un magnifique cloître, à la fois silencieux et bruissant des murmures de prières circulant toujours entre les colonnes massives.

Au centre de cette galerie trônait fièrement un if hors d’âge avec son tronc torsadé. De sa voix profonde, il chantait les montagnes boisées, les îlots rocheux et les falaises abruptes, éclairé par un rayon céleste qui déchirait les nuages, comme une invitation à entrer en relation avec le divin.

Il y a des lieux ainsi où le temps semble s’être arrêté, où les pierres recouvertes de lichen chuchotent des histoires d’artistes au travail sur de précieux manuscrits et où les croix dansent doucement, mêlant leurs litanies aux mélodies des oiseaux.

Déambulant seule dans ce cloître presque endormi, vibrante d’émotion devant cet if qui jaillissait entre les pierres, j’ai senti soudain un souffle soulevant quelques poussières et embrassant avec tendresse le vieil arbre. Le plain-chant des moines disparus s’est mêlé à de suaves voix, célébrant en chœur cette verte Irlande. Et là-bas, au-delà de la porte, au-delà de ce monde que je croyais réel, a surgi une silhouette, virevoltant et riant à la fois. Quand je me suis précipitée pour la rattraper, elle avait déjà disparu, laissant derrière elle une traînée d’étoiles étincelantes.

Dans les ruines d’une abbaye lovée dans la forêt, tu m’as retrouvée, les yeux brillant d’une joie tout enfantine, serrant dans ma main des fragments de la voute céleste. Et nous avons couru entre les colonnes, parsemant les pierres de notre amour indéfectible.



Dédé © Septembre 2018

vendredi 7 septembre 2018

Camaieu de verts


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Il y avait ce ciel, presque sans limite, tantôt chargé de lourds nuages noirs prêts à déverser une pluie trépignant d’impatience à l’idée de rencontrer la terre, tantôt d’un bleu intense, baignant d’une lumière presque aveuglante les côtes sauvages sur lesquelles l’océan gémissant se fracassait.

Dans la verte campagne, les moutons paissaient par grappes entières, se partageant de petits champs délimités par des murets de pierre. Plus loin, vaches et chevaux fougueux levaient la tête à notre passage, curieux de savoir d’où nous venions et où nous allions.  Nous ne savions d’ailleurs pas toujours quelle direction emprunter car les panneaux, plantés au bord de routes sinueuses et étroites dans ces gaeltacht, avaient parfois la fâcheuse tendance à distiller des indications dans une langue rocailleuse, imprononçable et qui ne ressemblait en rien avec ce qui était inscrit sur notre carte routière.

Des sentiers magiques nous ont conduit dans des lieux reculés, presque oubliés des hommes, décors grandioses parsemés de montagnes noires et de lacs miroitants si nombreux qu’il était impossible d’en faire un décompte précis.  Lieu de tourbières, envahi de brumes évanescentes, balayé par la pluie et le vent du large, vaste étendue de rocailles parsemée d’herbe rousse, c’est là que Maureen avait dit oui à Sean Kelly et c’est là que j’ai respiré à plein poumons ce vent si particulier venu du Nord.

Essaimées dans la lande, s’accrochant aux flancs des falaises, de petites maisons subissaient ce jour-là les vagues erratiques d’une bruine froide. Il n’y avait plus qu’à courber la tête avec respect devant la furie des éléments et à espérer que le peintre solaire revienne au plus vite.  

Au détour d’un chemin boisé, dans le creux silencieux d’un cirque de montagnes, dormaient pour l’éternité les ruines d’un site monastique, témoins d’une époque médiévale où les monastères de toute l’île étaient une référence sur le continent européen. Quelle émotion en entrant dans ces lieux retirés, où les croix, rongées par les assauts du temps, s’élançaient pourtant fièrement vers le ciel, distillant encore un message poignant de ferveur. Les pierres de ces abbayes à peine debout chuchotaient aussi en musique douce la beauté des enluminures, travail ciselé de moines appliqués qui nous ont laissé en héritage le sublime «Livre de Kells ».

Et sur ce haut-plateau calcaire tourmenté par l’érosion, lieu désertique et quasi lunaire dont Cromwell disait que : "C’est une région où il n’y a pas assez d’eau pour noyer un homme, pas assez de bois pour le pendre, pas assez de terre pour l’enterrer", un mégalithe solitaire, vieux de 5800 ans, murmurait sans fin depuis des siècles l’histoire de l’humanité à qui voulait bien tendre l’oreille jusqu’aux tréfonds du passé.

Plus loin encore, perdu dans le brouillard et balayé par une pluie persistante, un château et son gardien un peu fou nous a accueillis dans un dédale de sombres couloirs, bordés de tapisseries d’une autre époque. Autour d’une théière brûlante, nos mains se sont frôlées alors qu’au-dehors, le vent soufflait des légendes celtiques oubliées et que les Dullahans parcouraient la campagne afin de nous retrouver.

Dans ce périple rempli d’émotions, nous avons repris maintes fois ces airs entraînants qui inscrivirent dans nos cœurs cette île d’un camaïeu éclatant de verts, brillante comme un feuillage après l’orage, à la fois sombre et pétillante comme une Guinness.

Aujourd’hui, j’entends résonner encore au fond de moi cette flûte et ce violon enchantés, célébrant le vent, les nuées de pluie, les nuages noirs, les lacs et cet océan fougueux, comme un parfum de liberté et un amour indéfectible pour la terre.

Ce fut un beau voyage qui laisse au creux de ma mémoire une palette de couleurs chatoyantes, comme celle de tes yeux.



Dédé © Septembre 2018

vendredi 3 août 2018

Soir d'été




Après l’orage qui a joué une grandiose tragédie dans la vallée et alors que les grondements du tonnerre roulent encore une ultime fois contre les parois des montagnes, le ciel se déchire pour laisser passer une lumière diffuse, éclairant d’une lueur étrange et presque irréelle la forêt trempée de pluie. Les nuages forment un écrin tourmenté à cette dernière scène de la journée et pendant que le soleil luit encore avant de disparaître devant une nuit impatiente surgit un minuscule arc-en-ciel, promesse du renouveau.

Devant ce spectacle, je n’ai pas d’autre choix que de me laisser transporter aux confins de cette nature exaltée, ballotée comme une barque abandonnée sur les flots d’un océan tempétueux. Le monde fantastique de la montagne après l’orage m’emporte alors que la nuit tombe lentement et que les étoiles s’allument peu à peu entre les imposants nuages. 

Mes yeux encore remplis d’orage, de pluie et de vent se posent alors sur toi et dans ce fracas qui résonne encore au plus profond de mes entrailles, j’accueille ton sourire et le chant des oiseaux qui s’endorment avec reconnaissance.


P.S. Belle suite d'été à toutes et tous.

Dédé © Août 2018

vendredi 6 juillet 2018

Miroir estival



Au bout du sentier
Flotte le ciel bleu d'été
Nuages sur l'eau 




P.S. Prise d'une envie de me perdre dans les nuages et à la recherche de bulles pétillantes, je laisse ce lac vous conter l'été.

Je passerai vous voir de temps en temps avant de reprendre les publications ici. Bel été à toutes et tous.


Dédé © Juillet 2018