vendredi 19 janvier 2018

Au milieu de l'océan



Les cimes étaient blanches, ensevelies depuis des semaines par des chutes de neige généreuses, comme si le peintre céleste avait décidé de n’utiliser qu’une couleur pour ses créations. L’hiver devenu au fil des jours la saison de la nostalgie, monochrome et silencieux, froid et rigoureux, mettait le corps en léthargie. Traverser la pierraille dans une brume épaisse devenait impossible puisque les cairns ne ressemblaient à rien d’autres qu’à des amas de neige informes, presque invisibles. Et lorsque la nuit tombait sur une éclaircie bienvenue, le ciel rougissait violemment en quelques minutes à peine, éclairant d’une main furtive les montagnes, étonnées de cette délicate attention. Il fallait bien se résoudre à attendre une meilleure saison pour grimper à nouveau à l’assaut des sommets. 
L’année se terminait, égrenant ses dernières heures. Celle du bilan était venue mais je n’avais guère envie de ressasser encore et encore les difficultés rencontrées. Il fallait prendre du recul, calmer ma respiration et faire le point, ailleurs et autrement. Ainsi, laisser un temps le blanc immaculé semblait une belle opportunité avant d’entamer une nouvelle étape. 
 
Après un voyage de plusieurs heures, au-delà des frontières et par-dessus les crêtes et la mer, la petite île montagneuse est apparue dans une clarté éblouissante, perdue dans les bleus profonds de l’océan. Eclaboussée de fins rayons de soleil presque chauds, elle dressait ses quelques sommets avec fierté. Bien moins élevée que les quatre milles que je connais, ses pentes abruptes plongeaient pourtant avec délectation dans les flots impétueux, pressés de caresser de leurs doigts marins les pierres orgueilleuses. Et dans cet amas volcanique, entre les palmiers altiers et les pins courageux, des sentiers se perdaient, grimpant dans les brumes tenaces au centre de l’île, virevoltant entre des maisons colorées ou surplombant des vallées encaissées.
 
Bien loin de l’ambiance survoltée des stations balnéaires s’étalant sur les autres îles aux alentours, c’était là le règne du silence, à peine perturbé par le vent soufflant parfois en rafales dans les pins. Quelques amoureux d’une nature presque vierge se rencontraient et se saluaient sur les chemins, occupés à doser leurs efforts et à s’imprégner de cet air si pur.
 
Magiques, les aubes révélaient des nuances de couleurs que j’avais presque oubliées au fond de mon hiver alpin. Les sommets de l’île, réchauffés par un rouge flamboyant, se découvraient alors dans leur nudité et aridité primitive, pitons rocheux et derniers vestiges d’une activité volcanique lointaine. A d’autres moments, la brume amoureuse étreignait de ses mains avides les arbres d’une forêt ancestrale au cœur de l’île, dont les troncs, habillés de mousse, créaient une atmosphère mystérieuse, chuchotant à nos oreilles une langue sylvestre inconnue, fantasmagorie éphémère.
 
Des gorges profondes, barrancos arides ou fertiles, traversaient un paysage varié. Là, c’était une belle campagne, lumineuse et accueillante. Plantée de figuiers, de bananiers, d’orangers et de citronniers gorgés de fruits colorés, de vignes en terrasses, elle s’étirait au soleil, comme une parenthèse terrestre enchanteresse. Alors qu’ici, le règne minéral régnait en maître pour former des ravins abrupts balayés à leur base par des roulis fougueux.
 
Marchant inlassablement, parfois sous une pluie fine et froide noyant des grappes de palmiers détrempés et un majestueux dragonnier esseulé, d’autres fois sous un soleil brûlant presque la peau, j’ai découvert un paradis terrestre, ne se laissant approcher qu’au prix d’un effort soutenu sur des sentiers aux dénivelés pénibles. Glissant, tombant même, je me suis sentie en communion étroite avec cette terre ocre, pourtant bien différente de mes Alpes acérées.
 
Devant le majestueux Teide dressé fièrement sur une autre île, face à ces pins qui reverdissaient enfin après un combat contre le feu ravageant une partie de l’île il y a quelques années, au cœur des massifs arides ou luxuriants, sur une plage de sable noir où tanguaient quelques bateaux colorés et se retrouvaient des barbus sortis d’un autre âge, la magie opérait et le cœur battait au rythme de cette nature si généreuse. On y rencontrait même un Appenzellois exilé cuisinant des fondues et le poisson du jour.
 
Un crépuscule ardent succédait à l’effort et à la découverte et dans une oasis verdoyante, suspendue au-dessus de l’océan, dodelinaient de la tête de délicates fleurs. Dans la douce nuit, effleurées par le vent du large, s’élevaient au firmament quelques notes caressées par les doigts d’une pianiste un peu trop maniérée. La Gomera s’endormait alors sous les étoiles d’un ciel immaculé et immense.
 
Aujourd’hui flottent encore dans mon souvenir le souffle du vent dans les hauts palmiers et la beauté émouvante d’un dragonnier solitaire. Et même si au-dehors, les bourrasques de neige hurlent autour de la maison, je plonge mes yeux dans les tiens et me perds encore et encore dans le bleu de l’océan et dans la brume vaporeuse de la forêt enchantée.





Dédé © Janvier 2018

lundi 1 janvier 2018

Bonne année 2018!





Je vous souhaite une belle année 2018. Que votre route soit belle, sereine et jalonnée de petits et grands bonheurs. 

Je me réjouis de vous revoir ici et dans vos espaces respectifs car ces échanges me sont précieux. 

Je prends une petite pause alors à bientôt!

Bises alpines




Dédé © Janvier 2018

vendredi 22 décembre 2017

Le cortège (Conte de Noël pour petits et grands)



Il neige tôt dans la saison. Les jours blancs succèdent à des nuits scintillantes mais glaciales à l’air mordant pour que la neige reste belle et vierge.
 
Les arbres sont très vite ensevelis et le paysage ressemble étrangement à celui du Grand Nord. Les chemins se perdent dans la blancheur immaculée et le voyageur osant s’aventurer dans l’immensité glacée risque de se perdre à jamais. Le gel tisse entre les herbes hautes presque entièrement enfouies une toile de cristaux plumeux. Et les chalets en bois ressemblent à de toutes petites cabanes, émergeant à peine de la pente purifiée.
 
Installée enfin aux portes de la forêt, elle guette chaque jour à travers le givre ourlant de délicates figures sur la vitre une quelconque lueur pouvant éclairer son chemin. Durant les mois précédents, elle a vainement cherché cette lumière. Se pressant dans la grande ville bruyante, elle a tenté de la saisir au détour des ruelles, dans les parcs envahis d’enfants et dans les cafés bruyants où l’on se retrouve entre deux courses pour échanger brièvement sur la vie. Mais irrémédiablement, l’obscurité s’est faite plus opaque.
 
Maintenant, elle parcourt les bois, dessinant avec application dans la neige des soleils lumineux, espérant qu’ils la fassent fondre et laissent éclore une petite fleur gracile. Mais la glace reste limpide et froide et les flocons goguenards poursuivent leur danse endiablée, joyeux et effrontés.
Cette pluie de neige rend le monde encore plus mystérieux et le silence envahit tout, étouffant même les chants transis des oiseaux restés sous cette latitude. Pendant un temps ressemblant presque à l’éternité, les ouvriers du grand Maître Hiver sculptent les sous-bois, les chemins et les lourdes bâtisses de bois. Chaque branche se couvre d’une fine dentelle et des glaçons aux formes magiques s’accrochent au bord des toits.
 
A maintes reprises, elle sort afin d’admirer le minutieux travail des ciseleurs de cristaux. A chaque fois, le ballet en apesanteur au-dessus d’elle lui donne le tournis et la neige lui picote les joues.
Ce jour-là, quand elle cesse enfin de tomber, elle ressemble à une femme des neiges, les cheveux recouverts d’un voile comme une timide mariée, les joues rosies par la gelée et son rire carillonne dans le froid cristallin. Là où ses pieds se posaient sur la pierre durant l’automne flamboyant désormais si lointain se forme maintenant une pellicule de glace. Elle se met à chanter, étonnée de cette impression enjouée qu’elle n’a plus connue depuis longtemps et elle tourbillonne, les bras grands ouverts vers le ciel avec des flocons tombant de ses cheveux, semblables à une cape vaporeuse flottant derrière elle.
 
C’est alors que derrière un amas de neige accumulé par le vent sifflotant, elle aperçoit un étrange cortège traversant gaiement la forêt assoupie. Très lentement, elle s’approche, se cachant derrière les arbres afin de ne pas déranger la procession et elle croit rêver devant le spectacle qui s’offre à elle. 
 
Devancé par une farandole de lutins à bonnet rouge, un ourson brun un peu grassouillet joue de la flûte. Les sons qu’elle émet sont argentins et ne ressemblent à aucun instrument terrestre. Derrière les drilles guillerets et le joueur poilu s’avancent en dansant les animaux de la forêt : des renards malicieux gambadent aux côtés de moutons blancs dont la laine semble tressée de fils brillants ; des castors, souriant de toutes leurs dents, se faufilent entre les pattes graciles des chamois ; une hermine, fière dans sa houppelande grandiose, minaude avec un vieil hérisson sage ; un cerf élaphe, dont les bois servent de perchoirs à de minuscules mésanges, suit avec grande élégance, accompagné d’un parterre de biches enamourées ; des marmottes, encore mal réveillées de leur hibernation, tentent de siffler en cadence ; une horde de loups argentés devisent avec emphase avec de nobles mouflons ; au-dessus un aigle royal survole la colonne d’animaux, escorté par une colonie d’accenteurs alpins espiègles ; des gypaètes barbus se dandinent, encerclés par les grands tétras ; des blaireaux se pressent euphoriques derrière des sangliers débonnaires. D’autres animaux encore forment ce cortège joyeux, certains inconnus, colorés et ajoutant une note exotique au peuple animalier alpin. Elle entend même le vrombissement des abeilles infatigables butineuses alors que les températures sont glaciales et voit passer également des hérissons pressés censés pourtant dormir dans leur terrier.
 
C’est le cœur battant d’une joie toute enfantine qu’elle découvre enfin une superbe licorne distillant autour d’elle une pluie d’étoiles à chaque mouvement de sa magnifique tête, accompagnée d’un ours brun frileux, coiffé d’un énorme bonnet rouge à pompon et affublé de moufles de la même couleur, sans doute tricotés par dame oursonne.  
 
Elle décide alors de suivre à distance la cohorte ailée, poilue et autre. Le trajet semble ne jamais se terminer, serpentant parmi les arbres mais soudain la longue colonne s’arrête, les animaux se mettant en cercle sagement au pied d’un grand sapin. Cessant leur bavardage et leur pas de danse, ils attendent patiemment, dans un silence quasi religieux.
 
Un Ours polaire, somptueux dans son manteau blanc étincelant de cristaux de glace, surgit de nulle part, entouré d’une multitude d’elfes des glaces. Accompagné d’un bonhomme de neige très bedonnant qui ne tient pas en place et se grattant sans cesse son nez en forme de carotte, le bel animal observe longuement le ciel puis claque des pattes.
S’élevant alors entre les branches et éclaboussant de clarté ce jour de décembre, un halo de lumière apparaît et la forêt s’ébroue au solstice d’hiver, heureuse de voir enfin les jours se rallonger. Chaque animal lève les yeux sur cette manifestation et les elfes les entourent avec chaleur, distribuant caresses et friandises pour chacun d’eux. Les lutins, sortant de leurs poches sans fond des instruments inconnus, entament alors la marche de Noël, provoquant des ondes de joie qui se répercutent à tous les coins de la Terre.
 
Puis l’Ours blanc regarde dans sa direction et s’approche lentement de sa démarche chaloupée, les yeux rieurs et pourtant si doux. Elle tremble de tous ses membres mais le laisse s’approcher. De la poche de son long manteau, il sort avec précaution une petite étoile dorée qu’il lui tend en souriant. 

Et d’une voix enchanteresse dont seul un plantigrade du Grand Nord a le secret, il lui demande de garder précieusement ce cadeau qu’il n’offre qu’à ceux qui ont gardé leur âme d’enfant. Puis de sa grande et affectueuse patte blanche, il essuie, avec la délicatesse dont seul est capable l’Ours Polaire de Noël, les larmes de bonheur qui coulent des grands yeux de la femme des neiges.
Soudain, tout disparaît comme par enchantement et elle se retrouve seule avec son étoile dorée au creux de la main. Lorsqu’elle rejoint son petit chalet douillet, elle la dépose délicatement sur une branche de sapin. Elle éclairera longtemps le foyer et tous les chemins de son existence.
 
Et durant toute la période de Noël, de nombreux randonneurs témoigneront de l’existence de traces déposées dans la neige par un énorme ours. Mais aucun d’entre eux ne saura la vraie histoire : celle d’un Ours Polaire de Noël et de son immense cortège qui n’apparaît qu’à ceux qui savent regarder le monde avec des yeux toujours émerveillés.
 
Joyeux Noël à toutes et tous !


P.S. Prochain message au début du mois de janvier. Ensuite, je ferai une pause. Bises alpines!





Dédé © Décembre 2017

vendredi 15 décembre 2017

Silence




Maître Hiver sculpteur
Dans le froid virevolte
Cristal d'eau glacée



Dédé © Décembre 2017

vendredi 8 décembre 2017

Au-delà des brumes



Il y a des jours où tout est opaque. Des pensées furtives et sombres s’entrechoquent les unes aux autres et finissent par serrer le coeur. L’esprit ressasse les mêmes maux et tourne inlassablement, comme un tourbillon de foehn s’engouffrant entre les chalets de bois lors des tempêtes hivernales.
 
Ce jour-là, frissonnant de froid, je me sens soulevée au-dessus du monde comme une pauvre barque abandonnée en pleine mer, dérivant dans une tempête la ballottant comme une feuille morte. Au-dehors, le vent rugit entre les mélèzes nus et fait vaciller sur leurs troncs les sapins touffus trop orgueilleux. Sa plainte est stridente, comme une voix humaine qui crie sans fin par-dessus la vallée.  Dans ce décor glacial, quelques flocons impétueux font alliance le temps d’une seconde pour s’enrouler autour des arbres et tisser un voile blanc éphémère qui recouvre brusquement les branches tremblotantes.
 
Au fil des heures, le cœur en émoi, j’écoute les rafales autour de la maison. Je ne sais s’il faut sortir pour goûter à la tempête ou si rester immobile est plus propice à échapper à ce qui m’étreint au plus profond de moi. Mes pas vont de la chambre à la fenêtre et je ne cesse de m’interroger sur cette douleur sourde qui monte au fond de ma gorge. 
 
Ces sommets que je distingue au loin, au-delà du brouillard blanc et intense qui s’amuse à tout ensevelir jusqu’à la petite mésange trop intrépide, me renvoient l’image d’une existence faite d’abîmes et de crevasses sans fin.
Il y a des montagnes dans nos existences que l’on ne gravit qu’une fois. Trop fières, trop rugueuses, elles écorchent les mains s’agrippant à leurs aspérités avec désespoir et labourent les cœurs trop naïfs, laissant un goût terreux dans la bouche lorsque la chute le long de la paroi précipite les espoirs dans l’oubli.
 
Ce jour-là, je tente l’ascension maintes fois, buttant toujours à la même aspérité, cassant mes ongles dans une faille que je croyais pourtant facile à dépasser. Chaque appui sur la roche représente un effort éreintant alors que l’atmosphère s’obscurcit et que le regard se voile. Et peu à peu le corps se dissout dans la montagne, disparaissant dans des volutes énigmatiques et happé par quelque chose de bien trop lourd à porter.
 
Tourmentée, je tente encore une fois de m’extraire des ténèbres m’entraînant vers le fond de l’abîme   et je me perds dans des tourbillons de glace. Mais alors que je crois m’enfoncer irrémédiablement, des raies de lumières jaillissent de nulle part et au loin sonne une cloche dont le son scintillant provoque alors une émotion intense trop longtemps contenue.
 
Les nappes de brume s’écartent alors pour laisser apparaître un paysage mystérieux, hésitant encore à sortir de sa torpeur. Et dans mon esprit, l’intuition de devoir laisser définitivement en arrière cette trop haute montagne qui s’est imposée dans tout le paysage de mon existence depuis des mois se dessine peu à peu.  Le ciel se pare de couleurs nacrées et douces pour me laisser entrevoir la conviction d’un autre lendemain.
 
Il y a des jours où la vie s’imprègne de tant et tant de chagrins que tout paraît terne et dépeuplé. Et après toutes ces errances, seul le crépuscule qui tombe doucement sur la terre donne une note d’espoir, déchirant un brouillard devenu si dense au fil des heures qu’il a précipité dans les crevasses des silhouettes erratiques et abandonnées.
 
Un tendre et timide flocon se pose délicatement sur ma main tendue vers l’infini. Et dans cet espace désormais serein chantent les oiseaux avant de s’endormir et s’allument les étoiles au firmament, sous les doigts bienveillants du veilleur de nuit. 



Dédé © Décembre 2017

vendredi 1 décembre 2017

Le petit bonhomme dansant



Je me réveille à l’aube, transi par le froid et recouvert de neige. Alors que le vent chantonne entre les troncs une vieille mélodie oubliée des hommes, je jette un œil vif aux alentours et je constate que tout est recouvert d’un épais manteau blanc, doux et ouaté.
 
Ployant sous le poids des flocons, les branches de sapins n’osent bouger et le chemin, encore reconnaissable hier, a disparu dans la tempête de la nuit.  Une mésange charbonnière volète entre les arbustes alors que mon ami l'accenteur alpin observe depuis son vieux hêtre cette scène hivernale, immobile et attentif à tous les bruits. Sentant mon regard posé sur lui, il tourne sa charmante petite tête vers moi et me fait un clin d’œil. Il s’envole ensuite et, virevoltant dans les arbres, il entraîne à sa suite toute une escadrille qui le suit joyeusement. La troupe improvisée s’installe alors gaiment sur la branche nue d’un mélèze triste d’avoir perdu ses dernières aiguilles durant la nuit passée. Afin de lui rendre son sourire et faire taire les rires moqueurs des sapins touffus et très orgueilleux, le petit peuple ailé débute un concert improvisé, se balançant en cadence sur le branchage. Écoutant avec attention la mélopée, mes jambes encore engourdies tressautent dans la neige et je commence moi aussi à danser en rythme. Je tourne sur moi-même, de plus en plus vite, riant aux éclats et mon chapeau rouge rebondit sur ma tête, manquant tomber à chaque pirouette.
 
Soudain, mes oreilles perçoivent un gémissement à peine audible et je fais signe aux oiseaux de se taire. Je me dirige alors vers l’endroit d’où surgit cette complainte et me penchant à terre, je vois une feuille qui pleure, recouverte de son linceul de neige. Interdit, je ne sais d’abord quoi faire. Mon cœur se serre car je pressens bien qu’elle ne va pas vivre encore très longtemps. Les oiseaux, se posant en chœur, forment alors un cercle bienveillant autour d’elle, diffusant une douce chaleur. La petite feuille ouvre les yeux et une larme glisse de ses yeux dorés. Retenant à grand peine mon émotion, je l’entoure de mes bras, la serrant très fort contre moi. Murmurant un « merci », elle rend son dernier soupir et son âme s’élève au-dessus du faîte des arbres. Tristement, les oiseaux et moi n’osons rompre ce silence religieux et seul le souffle du vent fait entendre sa voix dans la clairière endeuillée. C’est alors qu’un arbre se penche lentement vers moi et me dit d’une voix profonde : « Petit bonhomme, ne sois pas malheureux. Au printemps prochain, la petite feuille ressuscitera et d’un vert profond, je serai à nouveau recouvert, pour ton plus grand plaisir. Va et danse car la valse des saisons doit perdurer, c’est le vœu de Dame Nature et de tous les arbres de la forêt ».
 
Séchant mes larmes, j’enjoins les oiseaux de reprendre leur symphonie et bien décidé à braver le froid, j’invente une chorégraphie durant de longues heures afin de célébrer la beauté des cristaux scintillants et la mémoire d’une feuille morte. Et quand le crépuscule tombe doucement sur la forêt, je me sens infiniment heureux. Car il n’y a rien de plus beau que de vivre à l’ombre des arbres majestueux et de s’émerveiller à chaque nouvelle saison.
 
Si seulement les hommes pouvaient préserver ce don précieux que la nature leur fait.     

Sur mon chapeau
La neige me paraît légère
Car elle est mienne !

Nagata Koi (1900-1997)





Dédé © Décembre 2017

vendredi 24 novembre 2017

Rencontre





La neige a dansé un ballet gracieux et le vent a soufflé en fortes rafales, mettant presque à nu certains mélèzes dorés. Le matin suivant, les nuages gris sont repartis vers d’autres rivages et dans des couleurs éclatantes, le soleil a surgi au-dessus de la forêt purifiée.
 
Afin de m’extraire de mes pensées un peu sombres, je suis partie à la découverte de la blancheur encore vierge. Ces derniers temps, mon cœur peine parfois à respirer librement à cause d’un poids bien lourd, celui de ce passé encore si présent et qui m’empêche de percevoir l’avenir avec sérénité. Une escapade pour m’extasier devant les nouveaux cristaux de la saison représente donc le baume qui efface bien des fardeaux.
 
Personne en vue, juste le bois profond et moi, dans un franc face à face. Je décide alors d’ouvrir un chemin dans la neige en étant attentive aux mille bruits que la forêt chuchote et au crissement des raquettes. Le regard curieux du chevreuil se cachant timidement derrière un tronc de sapin m’observe et à mon approche, le renard rusé se cache dans les bosquets, non sans un salut majestueux de sa belle queue touffue.  
 
Je m’inscris dans ce présent en harmonisant la cadence de mes pas avec le souffle profond de la nature qui resplendit sous le soleil un peu pâle de novembre. La décision de l’endroit où vont me conduire mes pas m’appartient et je construis patiemment ma progression tout en pensant le mouvement et la coordination de mes membres.
 
Dans l’instant, en communion avec les arbres, les plantes sèches qui surgissent encore de la douceur ouatée et les vols furtifs des petits oiseaux, je repousse, d’abord avec effort puis avec une étonnante légèreté, le flot incessant de mes pensées. Celles-ci sont parfois comme des nuages noirs roulant par vagues et menaçant de m’envahir dans une tempête rugissante. Mais là, elles deviennent volutes graciles et s’enfuient au firmament.
 
En pleine conscience, accueillant le moment présent avec bonheur, je m’éveille enfin de la torpeur des jours passés goûtant avec enchantement la lenteur de ma marche. Et un parfum bienfaiteur m’enveloppe peu à peu, celui qui permet d’accepter ce qui est et qui ne peut être changé dans l’immédiat.
 
Contemplant le ciel et les vapeurs aériennes des nuées, je me confonds dans cette nature généreuse, à peine glacée par l’hiver naissant. Le gazouillis d’une petite mésange emplit les sous-bois de sa douce musique, s’élève au-dessus du faîte des arbres et, profitant d’une douce brise, elle franchira gaiement les frontières pour caresser de ses notes mélodieuses le cœur d’un enfant meurtri dans un lointain pays en guerre. 

Traverser ainsi la forêt, effleurer les écorces rugueuses des arbres presque endormis et repérer les traces d’un lièvre pressé m’ancre dans le merveilleux de ce paysage.
 
Au terme de cette rencontre scintillante avec la magie de la forêt me vient cette pensée furtive que j’essaie de retenir entre mes doigts serrés : il n’y a pas besoin de voyager très loin pour savoir naviguer au fond de soi-même et trouver la paix intérieure.
 


« Le miracle, c’est de marcher sur la terre », Tich Nhat Hanh, maître bouddhiste vietnamien


Dédé © Novembre 2017