vendredi 24 mai 2024

Gloires de pluie


Clair et obscur, comme toute cette journée. J'avais oscillé entre une amertume profonde envers les humains et une euphorie tout enfantine quand j'avais croisé la route du jeune chamois. Dans ces grands yeux même pas effarouchés, j'avais lu toute la poésie de sa balade, à flanc des rochers. Et sans rien nous dire, nous étions devenus complices de la beauté du monde. Mais je n'avais pas encore tout vu. 

En effet, après cette rencontre pleine de charme et d'espérance, le ciel s'était brusquement obscurci et le spectacle qu'il m'avait été donné de contempler en face n'avait fait que confirmer mon avis sur ce jour : parfois il vaut mieux s'éloigner de l'humanité pour se plonger entièrement dans la magie de la nature. Car même si à cet instant présent, les dieux déversaient leur colère sur la terre, les jeux de lumière étaient magiques. Ces gloires de pluie posées en suspension sur les flancs des montagnes et ces nuages menaçants en apesanteur dans un ciel de fin du monde formaient un tableau des plus saisissants. 

Ce soir-là, la pluie a tout effacé. N'est restée de cette journée que la certitude d'être là où il fallait. 


Dédé@Mai 2024

vendredi 10 mai 2024

L'essence


 

Les pierres, tombées du ciel, s'étaient rejointes, comme des mains en prière. Et elles avaient décidé de devenir aspérité pour embellir la platitude de l'étendue d'eau.

Ce lac et cette minuscule montagne qui redessinait l'ensemble en poésie minérale: tout y était.

Rien de superflu, juste l'essence.

                                                                                                Dédé@Mai 2024

vendredi 26 avril 2024

Le merveilleux

 


Chaque jour apporte son lot de flocons effrontés. Les matins sont gris et maussades, voire blancs et délavés. L'atmosphère se fait parfois oppressante, tant les giboulées se suivent et se ressemblent. Le froid mordant s'accroche aux vêtements, voudrait s'engouffrer jusque dans le pauvre chalet transi pour refroidir notre confortable petit nid. Courageux, on fait pourtant face aux bourrasques de vent pendant la randonnée sous les sapins malmenés. Mais il faut bien se l'avouer, les oreilles sont congelées, les doigts transis et même les oiseaux ont la voix enrouée. Soudain, en fin de journée, une timide éclaircie apparaît et on se dit, plein d'espoir, que le froid va aller voir ailleurs une bonne fois pour toute. Les chardonnerets se remettent à converser, les chevreuils contemplent l'alpage plus haut et le merle reprend sa mélopée là où il l'avait laissée. Mais l'espérance est éphémère. Et la montagne disparaît une nouvelle fois derrière le voile neigeux tandis que les arbres reprennent leur ballet dans les fantasques bourrasques.

Il faut bien s'y résoudre et garder encore les gros pulls sous la main et le manteau accroché près de la porte d'entrée.

Non, ce ne sera pas encore cette semaine qu'on fera sécher le linge dehors. Pour l'instant, il s'agit plutôt de se calfeutrer, en sirotant un thé d'hiver et en attendant des jours meilleurs. Ce n'est pas Maître Renard qui nous dira le contraire, lui qui, emmitouflé dans sa confortable pelisse, fait le tour du chalet à la nuit tombée afin de voir si tout est à sa place.

Reste, alors que la nuit polaire descend sur le petit peuple de la montagne, cette vision sur les sommets, offerte gracieusement par les fées des neiges. 

Parfois, le merveilleux surgit du chaos.

           Dédé@Avril 2024

vendredi 12 avril 2024

L'étrange mois


 


Avril. Un mois étrange qui voit s'affronter l'hiver effronté et le timide printemps. Des journées entières à se demander s'il va neiger ou si nous allons être épargnés. Tempêtes de foehn, sable du Sahara, avalanches ici et là. L'hiver avance, recule, jette quelques dernières bourrasques de blanc, semble tirer sa révérence et puis, goguenard se ravise : il ne dit pas encore son dernier mot même si le merle chante dès le soleil levé et que les chamois remontent tranquillement à travers les forêts. On aimerait pourtant croire au gai printemps mais on le sait bien: jusqu'en mai, nous serons prisonniers des caprices des cieux et franchement, cela n'est pas pour nous déplaire, bien au contraire car c'est un grand spectacle sans cesse renouvelé auquel nous assistons, émerveillés. Ainsi, la montagne, en face, se cache et réapparaît, farceuse invétérée et  ces jeux de lumière se décryptent comme une moquerie de la nature, rendant peu à peu dépressif le plus aguerri des météorologues. 

 

Dédé@Avril 2024

vendredi 9 février 2024

Absence

Bonjour à toutes et tous,

Ce petit message pour vous informer que je vais encore être absente plusieurs semaines. En effet, entre le nouveau travail, un déménagement en mars et une exposition de photos en mars et avril, je suis très occupée et je n'ai pas le temps de passer chez vous et de publier ici. 
Je reviendrai sans doute durant le printemps.
 
En attendant, prenez soin de vous. Je vous embrasse. 


  Dédé@Février 2024
 

vendredi 22 décembre 2023

Paix sur terre (Conte de Noël)

 

Il avait commencé à me rendre visite il y a quelques mois. Agile, malicieux, il surgissait devant ma fenêtre, par tous les temps, qu'il neige, qu'il vente ou que le soleil soit de plomb. Quémandant quelques noisettes et amandes et les dégustant ensuite bien campé sur ses pattes arrière, l'écureuil me lançait des clins d'oeil un brin fâchés ou plein de gratitude selon le volume des friandises que je lui servais. Je l'avais surnommé affectueusement Glouton (en photo ici) car il était bien gourmand et nos rencontres me ravissaient. 

En cette fin d'automne, Glouton poursuivait ses visites mais il me semblait qu'il n'était plus aussi assidu qu'il fut un temps. En effet, plusieurs jours séparaient ses gambades facétieuses devant ma vitre et je commençais à m'inquiéter, imaginant avec angoisse qu'il pouvait avoir trouvé d'autres hôtes plus généreux que moi. Voyant que je surveillais, interrogative, ses allées et venues, il m'a alors expliqué, avec des mimiques très expressives, qu'il était en train de monter un projet d'ampleur que nul n'avait encore jamais connu dans le monde de la forêt toute proche. Effectivement, depuis cette discussion très intriguante, j'ai remarqué que les alentours de la maison bruissaient de mille bruits étranges, la nuit venue. Des conciliabules chuchotés montaient entre les sapins et des ombres surgissaient ici et là, vite estompées dès que je tentais de savoir ce qu'il en était. Un soir de décembre, j'ai décidé pourtant de sortir et de surveiller le coeur de la forêt, bien résolue à saisir enfin ce qui se passait. Alors que je commençais, épuisée et transie, à m'assoupir sous un sapin enneigé car rien d'incroyable ne s'était passé jusque-là, j'ai assisté, médusée, à un étrange spectacle. Dans la clairière non loin de ma cachette, nombreux étaient les animaux de la forêt réunis en cercle autour de Glouton, mon ami l'écureuil. Dans un langage que je ne comprenais pas mais que semblait pourtant partager toute l'assemblée poilue et ailée, Glouton monopolisait l'attention de tous. Ses moustaches frémissaient à chacune de ses paroles et ses petites pattes musclées désignaient régulièrement de nobles aigles et d'autres grands rapaces perchés non loin de là sur un sapin majestueux. Tous les animaux semblaient captivés par ce discours enjoué et hochaient la tête pour acquiescer unanimement. Même les arbres articulaient des sons étranges, agitant leurs branches et secouant leur tronc, faisant tomber des paquets de neige au sol. Cerfs, chamois, blaireaux, chevreuils, renards, hermines et marmottes, lièvres, bouquetins et sangliers parlaient avec emphase, gesticulant dans un joyeux brouhaha. Dans les branches, de nombreux oiseaux chantonnaient à chaque exclamation et ce colloque sylvestre semblait bien parti pour durer toute la nuit. 

Les membres congelés, les oreilles glacées malgré mon bonnet, je suis rentrée, sans avoir pu démêler le sens de tout ce que j'avais observé et ma nuit s'est poursuivie dans mon lit bien chaud, peuplée de rêves étranges. Le lendemain matin, à peine reposée, des mots inconnus vagabondaient encore dans mon cerveau et à ma grande stupéfaction, je les assimilais à toutes sortes d'images, comme si j'avais acquis en une seule nuit toutes les langues de la terre.

La veille de Noël, alors qu'une épaisse couche de neige recouvrait la forêt, quelle ne fut pas ma surprise d'observer en début d'après-midi une imposante escadrille composée d'aigles royaux, de buses variables et de gypaètes barbus traverser à tire-d'aile le ciel délavé, comme partie pour une très lointaine destination. Intriguée, je suis restée plusieurs heures le nez collé à ma fenêtre et alors que je désespérais de comprendre quelque chose à ce ballet aérien, la troupe ailée est revenue au-dessus de la forêt, portant sur ses ailes des enfants venus du monde entier et les déposant ensuite avec délicatesse au milieu des grands sapins enneigés. Saisissant alors mon bonnet et mon écharpe, enfilant avec fièvre mon manteau et chaussant mes bottes fourrées, j'ai claqué la porte, m'élançant dans la forêt, bien décidée à découvrir définitivement ce qui se tramait sous mon nez. Là où auparavant régnait le grand silence, des bruits de fête surgissaient entre les troncs des arbres. De longues tables avaient été dressées au milieu de la clairière et des taupes les recouvraient avec des étoffes chatoyantes brillant de mille feux dans la nuit. Des blaireaux facétieux déposaient ensuite sur les tables de la vaisselle d'or qui aurait pu rendre jaloux n'importe quel roi de ce monde. Et derrière un énorme comptoir de cuisine que je n'avais jamais vu auparavant, Glouton, toque vissée sur la tête, dirigeait d'une main de maître une nombreuse équipe de lutins jonglant entre les diverses préparations. Des fumets suaves s'échappaient des casseroles et en quelques secondes à peine, de multiples effluves sont venues chatouiller mes narines qui ont reconnu notamment des odeurs de pain d'épices, de fruits confits et de sucres d'orge. Non loin de là, une chorale composée d'oiseaux divers, accompagnée de musiciens non moins étonnants, reprenait avec ferveur des chants traditionnels de Noël que j'avais presque oubliés. La directrice de l'ensemble, une mésange charbonnière très vive, agitait ses ailes pour battre la mesure puis un ténor cerf majestueux entonna de sa superbe voix un solo magnifique. Les instruments joués par l'orchestre m'étaient totalement inconnus mais ils émettaient des sons gracieux, presque magiques, qui m'ont transportée et émue jusqu'aux tréfonds de mon âme. 

Partout dans la forêt, dans la clairière, entre les troncs des arbres, sur les branches dénudées des feuillus, des animaux chantaient et dansaient. Un loup gris tenait fermement entre ses pattes une hermine, la faisant valser délicatement. Un chevreuil battait la mesure aux côtés d'un renard, un castor souriait de toutes ses grandes dents et un bouquetin lissait, satisfait, sa barbichette. Puis un cortège s'ébranla depuis le fond de la forêt, composé d'une foule d'enfants, venus des quatre coins de la planète, emmitouflés dans d'épaisses fourrures. Battant des mains et dans toutes les langues de la terre que je comprenais sans difficulté à ma grande stupéfaction, ils reprenaient les chants de la chorale. Chaque enfant tenait la patte d'un animal et le cortège, comme sorti de mes rêves les plus fous, défila longuement. Sur tous les visages, ronds, ovales, dans les yeux bruns ou bleus, verts ou gris, bridés ou en amandes, un immense sourire disait la gratitude des bambins, qui le temps d'une nuit inoubliable, transportés par l'escadrille des grands oiseaux, s'étaient retrouvés dans une atmosphère de paix, éloignés de toutes guerres, de tout abus, de toutes maladies et de toute tristesse. Leurs différences avaient disparu, le petit Ukrainien chantant aux côtés du petit Russe et le petit Palestinien tenant la main du petit Israélien. Alors que le défilé s'approchait du buffet, les plats préparés dans la cuisine éphémère glissèrent comme par magie directement sur les tables et la ribambelle d'enfants s'installa sur les bancs pour déguster un festin grandiose. Mon écureuil et son équipe s'étaient surpassés car à chaque bouchée, les petits s'exclamaient de plaisir, découvrant des traditions culinaires des quatre horizons dans une ambiance envoûtante.

Glouton, se tournant alors vers moi, s'approcha en quelques bonds élégants et vint me prendre par la main et je me suis également installée à table, entourée de tous les enfants. J'ai mangé, mangé, mangé, dansé avec tous les animaux à tour de rôle, pleuré de joie et la soirée a passé, dans un enchantement permanent. 

A minuit pourtant, un ours brun, impérieux, a fait signe de se taire et dans un silence recueilli, quelques bergers surgis de nulle part ont entonné une douce mélopée. Et au-dessus des sapins et des mélèzes enneigés, une étoile est montée dans la nuit, éclairant une tendre scène, une mère et un père penchés sur un tout petit enfant, avec auprès d'eux un âne gris et un énorme bœuf. Chaque enfant s'est ensuite endormi sur des paillasses et dans de chaudes couvertures, veillé par un animal très attentif à son confort et à sa paix nocturne.

J'ai dû m'assoupir aussi car je ne sais pas comment je suis rentrée, même si des images furtives d'un loup argenté me guidant entre les grands sapins enneigés me sont revenues en tête par la suite. Le jour de Noël, je me suis réveillée sagement dans mon lit alors que sur ma table de nuit trônait un magnifique et succulent sucre d'orge. Un peu hébétée, je me suis levée et durant toute la journée. j'ai raconté à qui voulait bien m'entendre ce que j'avais vécu la nuit précédente. Mais personne ne m'a crue, mes proches secouant doucement la tête à mes propos, souriants et goguenards à l'évocation d'un ours brun dansant ou d'une mésange directrice de chorale. 

Quelques semaines plus tard, j'ai reçu une lettre que je me suis empressée de décacheter, le timbre m'étant totalement inconnu. C'était Farid, dix ans, qui m'écrivait de son camp de réfugiés pour me donner quelques nouvelles et dans l'enveloppe, j'ai également trouvé une photo. J'y trônais, portant dans mes bras un Glouton rayonnant, au milieu d'une ribambelle de gosses de tous les pays du monde et en arrière-plan chahutaient, sous une étoile mystérieuse, mes amis les animaux de la forêt. 

Non, je n'avais pas rêvé. Tout ceci avait bel et bien existé et la paix s'était installée sur terre et dans ma forêt, le temps de la nuit de Noël.

FIN

P.S.. Cette histoire m'est venue en écoutant et lisant les propos de la directrice de l'UNICEF, Mme Catherine Russel, sur la situation horrible des enfants à Gaza. Pourtant, chaque enfant, sur chaque continent, a le droit de vivre son enfance dans la paix. 

Malgré cette actualité chaotique, je vous souhaite de belles fêtes dans la joie, la simplicité et la sérénité. C'est avec ce conte de Noël que je vous laisse quelques temps. Je reviendrai dans quelques semaines après un peu de repos et lorsque j'aurai trouvé un rythme de croisière dans mon nouveau travail. Prenez soin de vous et merci de vos passages ici durant toute cette année 2023. J'espère que vous avez eu du plaisir à lire mes textes et visionner mes photos. 

 

  Dédé@Décembre 2023

vendredi 8 décembre 2023

Vers l'espérance


Elle est arrivée. Pendant des jours, elle est tombée, jouant avec nos nerfs, bouchant l'horizon et rendant ce mois de novembre encore plus sombre et humide que d'habitude. La mangeoire a été prise d'assaut par nos amis ailés et les accenteurs ont dû batailler ferme face à des escadrilles de niverolles impatientes. Mais en ce premier dimanche de décembre, le soleil a enfin montré le bout de son nez, dans une atmosphère glaciale mais ô combien prometteuse. 

Petits et grands ont revêtu leurs grosses doudounes, enfilé gants et bonnet et se sont élancés, joyeux, sur les chemins verglacés afin de respirer le grand air frais. 

La Suisse entière a retrouvé des airs de carte postale hivernale et les Alpes ont dit oui à cet hiver précoce. Les trottoirs sont devenus patinoires, les chemins pistes de luge et dans le bleu immaculé du ciel et entre les sapins chargés de neige, on a entendu des airs de Bach et de Vivaldi qui ont donné des envies de pain d'épice et de chocolats chauds et onctueux. 

Tout, durant notre promenade vivifiante, a été propice à l'émerveillement et au fond de nous, on a retrouvé, en ce début de l'Avent, notre âme d'enfant. Décidément, ce dimanche-là, tout malheur a été enfoui sous la neige, comme s'il n'avait jamais existé. Et une mésange, sur sa branche perchée, nous a indiqué en souriant le chemin vers l'espérance.

     Dédé@Décembre 2023