vendredi 9 octobre 2026

Ne pas perdre le Nord

 


Je me surprends, de plus en plus souvent, à laisser échapper mes pensées dans l'immensité du Nord.

Elles ne vont pas sur une plage blanche, ni dans un hôtel avec vue sur la mer. Elles virevoltent, montent vers le haut de la carte, là où les noms des lieux deviennent imprononçables et où les arbres ont fini par abandonner la lutte. Elles s'engouffrent dans le vent tournoyant, glaçant et sans répit. Elles caressent les galets noirs de lave saupoudrés de neige et de glace. Elles se perdent dans l'eau des cascades qui tombent sans fin, dont le fracas couvre tout. Elles s'attardent dans cette lumière rase de février, qui ne dure que quelques heures et donne au monde une gravité particulière.

Et je les laisse partir.

Ces fugues me rendent quelque chose que je n'ai trouvé nulle part ailleurs : là-haut, en Islande, je me suis sentie reliée à la terre comme rarement ailleurs. C'était fusionnel, organique.

Il faut dire que tout, là-bas, vous le rappelle. La roche est encore chaude de sa naissance et fume par ses plaies. L'eau sort bouillante du sol et retombe en glace sur les parois. Rien n'est achevé, rien n'est tempéré. Tout continue de se faire sous vos pieds pendant que vous marchez dessus.

Et l'on comprend, sans que personne ait à vous l'apprendre, que la terre est vivante et que nous sommes de passage.

Ce n'est pas la première fois que le Nord me prend. Il y a eu les fjords profonds de Norvège, les forêts suédoises qui n'en finissent pas, les tourbières trempées des Highlands, les falaises des Cornouailles battues par le large.

Toujours le même aimant.

On me demande parfois pourquoi je suis attachée à ces contrées inhospitalières, et je n'ai pas vraiment de réponse à donner. Je parle de l'immensité, du froid, de la nature à l'état brut. C'est la vérité, mais une vérité trop courte.

Au fond, je crois bien que je ne perds jamais le Nord. Et dans ce monde cahotique, c'est précieux.

Dédé@Octobre 2026