Je me réveille à l’aube, transi par le froid et recouvert de neige. Alors que le vent chantonne entre les troncs une vieille mélodie oubliée des hommes, je jette un œil vif aux alentours et je constate que tout est recouvert d’un épais manteau blanc, doux et ouaté.
Ployant sous le poids des flocons, les branches de sapins n’osent bouger et le chemin, encore reconnaissable hier, a disparu dans la tempête de la nuit. Une mésange charbonnière volète entre les arbustes alors que mon ami l'accenteur alpin observe depuis son vieux hêtre cette scène hivernale, immobile et attentif à tous les bruits. Sentant mon regard posé sur lui, il tourne sa charmante petite tête vers moi et me fait un clin d’œil. Il s’envole ensuite et, virevoltant dans les arbres, il entraîne à sa suite toute une escadrille qui le suit joyeusement. La troupe improvisée s’installe alors gaiment sur la branche nue d’un mélèze triste d’avoir perdu ses dernières aiguilles durant la nuit passée. Afin de lui rendre son sourire et faire taire les rires moqueurs des sapins touffus et très orgueilleux, le petit peuple ailé débute un concert improvisé, se balançant en cadence sur le branchage. Écoutant avec attention la mélopée, mes jambes encore engourdies tressautent dans la neige et je commence moi aussi à danser en rythme. Je tourne sur moi-même, de plus en plus vite, riant aux éclats et mon chapeau rouge rebondit sur ma tête, manquant tomber à chaque pirouette.
Soudain, mes oreilles perçoivent un gémissement à peine audible et je fais signe aux oiseaux de se taire. Je me dirige alors vers l’endroit d’où surgit cette complainte et me penchant à terre, je vois une feuille qui pleure, recouverte de son linceul de neige. Interdit, je ne sais d’abord quoi faire. Mon cœur se serre car je pressens bien qu’elle ne va pas vivre encore très longtemps. Les oiseaux, se posant en chœur, forment alors un cercle bienveillant autour d’elle, diffusant une douce chaleur. La petite feuille ouvre les yeux et une larme glisse de ses yeux dorés. Retenant à grand peine mon émotion, je l’entoure de mes bras, la serrant très fort contre moi. Murmurant un « merci », elle rend son dernier soupir et son âme s’élève au-dessus du faîte des arbres. Tristement, les oiseaux et moi n’osons rompre ce silence religieux et seul le souffle du vent fait entendre sa voix dans la clairière endeuillée. C’est alors qu’un arbre se penche lentement vers moi et me dit d’une voix profonde : « Petit bonhomme, ne sois pas malheureux. Au printemps prochain, la petite feuille ressuscitera et d’un vert profond, je serai à nouveau recouvert, pour ton plus grand plaisir. Va et danse car la valse des saisons doit perdurer, c’est le vœu de Dame Nature et de tous les arbres de la forêt ».
Séchant mes larmes, j’enjoins les oiseaux de reprendre leur symphonie et bien décidé à braver le froid, j’invente une chorégraphie durant de longues heures afin de célébrer la beauté des cristaux scintillants et la mémoire d’une feuille morte. Et quand le crépuscule tombe doucement sur la forêt, je me sens infiniment heureux. Car il n’y a rien de plus beau que de vivre à l’ombre des arbres majestueux et de s’émerveiller à chaque nouvelle saison.
Si seulement les hommes pouvaient préserver ce don précieux que la nature leur fait.
Sur mon chapeau
La neige me paraît légère
Car elle est mienne !
Nagata Koi (1900-1997)
La neige me paraît légère
Car elle est mienne !
Nagata Koi (1900-1997)
Dédé © Décembre 2017