dimanche 12 avril 2026

Þetta reddast




Il est des rêves qui demeurent en nous avec la patience minérale d'une pierre. Le mien a toujours pris la forme d'une terre du Nord, tissée de sagas anciennes, nourrie des récits de mon père qui m'a appris que certaines directions ne se trouvent pas sur les cartes, elles se découvrent au-dedans. Longtemps, cette terre m'a appelée. Longtemps, j'ai différé ce voyage que je portais comme une dette envers moi-même. Puis vint le moment où il n'était plus possible d'attendre. Il fallait partir, déposer ce qui alourdit l'âme et aller voir, enfin, si le vent, la neige et la pierre savent encore apaiser les blessures que les hommes font aux hommes.

À notre arrivée, la terre apparut noire et glacée. La route s'ouvrit dans une lumière pâle tandis que les grands espaces commençaient à nous façonner. Des plaines infinies aux montagnes sombres auréolées de blanc, des champs de lave aux ciels bas de février traversés de rafales mordantes, tout donnait au voyage la gravité irrévocable des commencements majeurs. Rien ne se livrait ici d'un seul élan. Par fragments, la terre avançait. Elle se dérobait dans ses vapeurs, se donnait par éclats, puis se retirait dans sa blancheur. Sous nos pas, elle semblait encore en train de se composer elle-même, et nous, perdus dans cette immensité sans complaisance, apprenions à regarder autrement, à écouter ce que le froid, parfois, murmure à ceux qui savent se taire.

Le cercle d'or au Sud révéla ses premières vérités. À Thingvellir, les failles ouvraient la terre avec lenteur, les continents semblant s'écarter encore et toujours. Plus loin, le geyser, presque assoupi ce jour-là, gardait sous sa vapeur la mémoire de ses jaillissements brusques, patient et sourd, telle une colère contenue. Puis vinrent les cascades. Nombreuses, chacune portant sa propre phrase du pays, elles se succédèrent tout au long du périple, autant de chapitres d'un même récit. Gullfoss grondait, puissance captive dans ses voiles de glace ; sa chute profonde résonnait dans les gorges, parole originelle. Derrière son rideau gelé, Seljalandsfoss laissait deviner un passage secret, une intimité offerte à qui osait s'approcher. Skógafoss dressait sa muraille d'écume dans le vent, un arc-en-ciel furtif posé par la lumière comme une signature. Bien plus au nord enfin, Goðafoss rugissait, fracas des dieux, apparition blanche, tonitruante et magnifique dans les bourrasques.

Tout au long du périple, la neige revenait sans cesse. Tantôt légère comme une hésitation, tantôt cinglante comme une réprimande, elle se déposait sur les routes verglacées, les rochers, les crêtes, les toits isolés et les champs de lave pétrifiés. Le vent la soulevait en tourbillons, la rabattait en nappes dures, la transformait en poussière scintillante avant de la disperser dans le ciel gris. Les glaciers, eux, imposaient une présence d'une tout autre nature. Mýrdalsjökull cachait sous sa calotte immaculée la menace sourde du Katla endormi, Vatnajökull s'étalait en immensité de silence et Jökulsárlón déposait ses icebergs bleutés avec la patience d'un géant blessé. Devant eux, le souffle se faisait court, le corps entier se mesurait à une mémoire de millénaires. Au bord des lagunes gelées, séracs et crevasses, draperies de givre suspendues et éclats de glace translucide composaient une majesté qui demeure longtemps après que les yeux se sont détournés.

Et la nuit offrit ses aurores. Venues à la manière des choses vraiment précieuses, sans se laisser posséder, les dames vertes dansèrent au-dessus de nous, silencieuses, d'une liberté fantasque, presque indécente. Nous les regardions sans plus parler, parce qu'il y a des instants où les mots deviennent inutiles. Je pensais alors à mon père, à ses histoires du Nord, à la manière dont certains récits d'enfance continuent de nous maintenir vivants bien des années plus tard. « Petzi au Pôle Nord » avait illuminé mes rêves de petite fille avec la machine à fabriquer des aurores boréales et voilà que ce rêve-là se tenait au-dessus de ma tête, vivant, mouvant, insolent de beauté. Les sagas, les paysages, les vents, les lumières formaient soudain une seule et même étoffe, une mémoire en mouvement.

Puis il y a eu le petit renne. Dans la ferme la plus isolée de l'île, au cœur de la bourrasque, sa silhouette fragile traversa l'immensité neigeuse. Je le vis dans cette lumière pâle où tout devenait irréel et sa présence brève, espiègle au milieu de tant de rudesse, me fit comprendre quelque chose du pays que les cascades et les glaciers n'avaient pas dit. Ce ne fut pas une rencontre au détour d'une piste. Ce fut un signe, une respiration vivante offerte par la terre elle-même. Tout au long de la route ensuite, de l'Ouest à l'Est et du Sud au Nord, les fjords ont défilé, les petites maisons esseulées, les chevaux à la crinière flamboyante, et avec eux cet amour têtu, irrépressible, que j'ai depuis toujours pour les contrées du Nord, si sauvages et pourtant si tendres.

Ce voyage laissera une trace plus profonde que la simple beauté. Car sur cette île merveilleuse, j'ai été prise dans une lumière froide et vivifiante, dans son souffle glacé, ses eaux indomptables, ses montagnes blanches, le passage furtif d'un renne. Elle avait fait de moi une voyageuse moins lourde, plus vaste, plus disponible à ce qui demeure quand tout chavire. À mesure que je m'enfonçais dans ces paysages, j'ai d'ailleurs compris que c'était aussi en moi que je voyageais, perdue dans mes terres intérieures mais guidée, toujours, par la boussole de l'épure. Devant tant de grandeur, rien ne se disperse. Le silence des glaces, le grondement du vent, la démesure de tout cela ramènent à l'essentiel avec une autorité douce et irrésistible, celle des choses vraies.

À mon retour, il y a déjà quelques semaines, j'ai eu longtemps l'impression d'avoir fait un rêve éveillée. Des volcans impétueux qui soulèvent la terre et la laissent en mille diadèmes disparates, des glaciers millénaires qui murmurent leur mémoire aux voyageurs assez silencieux pour l'entendre, une lumière qui ne ressemble à aucune autre, tout cela semblait appartenir à un autre monde, et pourtant je l'avais traversé.

Aujourd'hui, quand la violence du monde me bouscule, quand le temps s'effiloche et que le silence se perd, je murmure le nom des volcans imprononçables. Leurs syllabes rugueuses roulent dans ma bouche telles des pierres de lave refroidie et, un instant, je redeviens cette île : calme et impétueuse, immobile et infinie, habitée par ce territoire intérieur où plus rien ne pèse. Je me raccroche alors à ce proverbe islandais, « Þetta reddast », qui signifie littéralement « tout va s'arranger ». 

Car l’Islande m’a appris que même si la terre se fend, même si le vent s'acharne, la faille finit toujours par devenir un passage et que, d'une manière ou d'une autre, tout s’ajuste.







Dédé@Avril 2026