À notre arrivée, la terre apparut noire et glacée. La route
s'ouvrit dans une lumière pâle tandis que les grands espaces commençaient à
nous façonner. Des plaines infinies aux montagnes sombres auréolées de blanc,
des champs de lave aux ciels bas de février traversés de rafales mordantes,
tout donnait au voyage la gravité irrévocable des commencements majeurs. Rien
ne se livrait ici d'un seul élan. Par fragments, la terre avançait. Elle se
dérobait dans ses vapeurs, se donnait par éclats, puis se retirait dans sa
blancheur. Sous nos pas, elle semblait encore en train de se composer
elle-même, et nous, perdus dans cette immensité sans complaisance, apprenions à
regarder autrement, à écouter ce que le froid, parfois, murmure à ceux qui
savent se taire.
Le cercle d'or au Sud révéla ses premières vérités. À Thingvellir, les failles ouvraient la terre avec lenteur, les continents semblant s'écarter encore et toujours. Plus loin, le geyser, presque assoupi ce jour-là, gardait sous sa vapeur la mémoire de ses jaillissements brusques, patient et sourd, telle une colère contenue. Puis vinrent les cascades. Nombreuses, chacune portant sa propre phrase du pays, elles se succédèrent tout au long du périple, autant de chapitres d'un même récit. Gullfoss grondait, puissance captive dans ses voiles de glace ; sa chute profonde résonnait dans les gorges, parole originelle. Derrière son rideau gelé, Seljalandsfoss laissait deviner un passage secret, une intimité offerte à qui osait s'approcher. Skógafoss dressait sa muraille d'écume dans le vent, un arc-en-ciel furtif posé par la lumière comme une signature. Bien plus au nord enfin, Goðafoss rugissait, fracas des dieux, apparition blanche, tonitruante et magnifique dans les bourrasques.
Tout au long du périple, la neige revenait sans cesse.
Tantôt légère comme une hésitation, tantôt cinglante comme une réprimande, elle
se déposait sur les routes verglacées, les rochers, les crêtes, les toits
isolés et les champs de lave pétrifiés. Le vent la soulevait en tourbillons, la
rabattait en nappes dures, la transformait en poussière scintillante avant de
la disperser dans le ciel gris. Les glaciers, eux, imposaient une présence
d'une tout autre nature. Mýrdalsjökull cachait sous sa calotte immaculée la
menace sourde du Katla endormi, Vatnajökull s'étalait en immensité de silence
et Jökulsárlón déposait ses icebergs bleutés avec la patience d'un géant
blessé. Devant eux, le souffle se faisait court, le corps entier se mesurait à
une mémoire de millénaires. Au bord des lagunes gelées, séracs et crevasses,
draperies de givre suspendues et éclats de glace translucide composaient une
majesté qui demeure longtemps après que les yeux se sont détournés.
Et la nuit offrit ses aurores. Venues à la manière des
choses vraiment précieuses, sans se laisser posséder, les dames vertes
dansèrent au-dessus de nous, silencieuses, d'une liberté fantasque, presque
indécente. Nous les regardions sans plus parler, parce qu'il y a des instants
où les mots deviennent inutiles. Je pensais alors à mon père, à ses histoires
du Nord, à la manière dont certains récits d'enfance continuent de nous
maintenir vivants bien des années plus tard. « Petzi au Pôle Nord » avait
illuminé mes rêves de petite fille avec la machine à fabriquer des aurores boréales et voilà que ce rêve-là se tenait au-dessus
de ma tête, vivant, mouvant, insolent de beauté. Les sagas, les paysages, les
vents, les lumières formaient soudain une seule et même étoffe, une mémoire en
mouvement.
Puis il y a eu le petit renne. Dans la ferme la plus
isolée de l'île, au cœur de la bourrasque, sa silhouette fragile traversa
l'immensité neigeuse. Je le vis dans cette lumière pâle où tout devenait irréel
et sa présence brève, espiègle au milieu de tant de rudesse, me fit comprendre
quelque chose du pays que les cascades et les glaciers n'avaient pas dit. Ce ne
fut pas une rencontre au détour d'une piste. Ce fut un signe, une respiration
vivante offerte par la terre elle-même. Tout au long de la route ensuite, de
l'Ouest à l'Est et du Sud au Nord, les fjords ont défilé, les petites maisons
esseulées, les chevaux à la crinière flamboyante, et avec eux cet amour têtu,
irrépressible, que j'ai depuis toujours pour les contrées du Nord, si sauvages
et pourtant si tendres.
Ce voyage laissera une trace plus profonde que la simple
beauté. Car sur cette île merveilleuse, j'ai été prise dans une lumière froide
et vivifiante, dans son souffle glacé, ses eaux indomptables, ses montagnes
blanches, le passage furtif d'un renne. Elle avait fait de moi une voyageuse
moins lourde, plus vaste, plus disponible à ce qui demeure quand tout chavire.
À mesure que je m'enfonçais dans ces paysages, j'ai d'ailleurs compris que
c'était aussi en moi que je voyageais, perdue dans mes terres intérieures mais
guidée, toujours, par la boussole de l'épure. Devant tant de grandeur, rien ne
se disperse. Le silence des glaces, le grondement du vent, la démesure de tout
cela ramènent à l'essentiel avec une autorité douce et irrésistible, celle des
choses vraies.
À mon retour, il y a déjà quelques semaines, j'ai eu
longtemps l'impression d'avoir fait un rêve éveillée. Des volcans impétueux qui
soulèvent la terre et la laissent en mille diadèmes disparates, des glaciers
millénaires qui murmurent leur mémoire aux voyageurs assez silencieux pour
l'entendre, une lumière qui ne ressemble à aucune autre, tout cela semblait
appartenir à un autre monde, et pourtant je l'avais traversé.
Aujourd'hui, quand la violence du monde me bouscule, quand le temps s'effiloche et que le silence se perd, je murmure le nom des volcans imprononçables. Leurs syllabes rugueuses roulent dans ma bouche telles des pierres de lave refroidie et, un instant, je redeviens cette île : calme et impétueuse, immobile et infinie, habitée par ce territoire intérieur où plus rien ne pèse. Je me raccroche alors à ce proverbe islandais, « Þetta reddast », qui signifie littéralement « tout va s'arranger ».
Car l’Islande m’a appris que même si la terre se fend, même
si le vent s'acharne, la faille finit toujours par devenir un passage et que,
d'une manière ou d'une autre, tout s’ajuste.


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