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vendredi 8 septembre 2017

Le chant de l'espoir

Clair-Obscur



Le ciel est d’un bleu intense avec des nuages anthracites le traversant à vive allure.

Devant le chalet, une petite fontaine en bois mêle sa voix limpide au murmure du torrent qui transporte de joyeux et scintillants grelots. Voix d’un temps éternel, elle fait couler la vie avec grâce, chuintement angélique traversant le temps et l’espace. Cette eau est une force inépuisable qui tressaille sous la terre, un souffle liquide s’exhalant d’une poitrine palpitante. Parfois, elle s’interrompt dans un sanglot mais reprend très vite son écoulement, faisant circuler l’allégresse au cœur de toutes les fleurs d’alpage.

Chant de la vie. Bruissement du temps, de la nature et des hommes. Sur cette terre, des lieux rayonnent et rendent heureux. 
 
D’autres sont bien plus sombres.

Les rumeurs avaient traversé tout l’espace, se glissant imperceptiblement au fond des mers, des marais, des prairies et des montagnes, chargées de relents nauséabonds. Vent de haine faisant plier les roseaux graciles et vaciller les arbres les plus charpentés, elles tourmentaient le cœur des hommes. Séparant les familles, décimant des villages entiers, ce souffle destructeur s’est chargé peu à peu de milliers de larmes de désespoir. Les fleuves, les rivières et les fontaines de la vie ont alors cessé leur musique pour laisser place à ces flots de souffrance. 

Ce jour-là, le ciel est bas et de lourds nuages balayent l’horizon. Le visiteur franchit le cœur serré un lourd portique métallique chargé de symboles. Devant se dresse une immense cour, délimitée par quelques baraquements d’un gris passé. A l’intérieur de l’un d’entre eux, il plonge alors dans une horreur encore perceptible sur chaque pan de mur et derrière chaque porte épaisse s’ouvrant sur de minuscules cellules. Pendant plusieurs heures, déambulant dans ce temps passé pourtant si présent, le cœur saigne devant tous les témoignages, photos d’époque et explications historiques. Une tristesse triture ses entrailles et les larmes s’échappent. A plusieurs reprises, il doit respirer profondément et faire un effort afin de se souvenir du doux pépiement des mésanges graciles et de la beauté des montagnes. 

Quittant enfin ce dédale infernal, ses poumons aspirent un air vif pourtant bien incapable d’effacer cette sensation d’intense étouffement. Et il poursuit en silence ce pèlerinage de mémoire dans cette grande allée bordée de hauts peupliers, se balançant doucement dans la brise. De chaque côté de ce chemin dorment des pierres marquées de numéros. Il fut un temps où s’entassaient là des hommes, des femmes et des enfants. Aujourd’hui, le sol nu transpire leur souffrance et leur désespoir. 

Cette allée centrale servait de lieu de rencontre dans un espace qui voulait pourtant annihiler toute dimension humaine. Pourtant, dans les photos d’archives dédiées à cette longue avenue, le visiteur décèle avec étonnement quelques visages souriants, lueurs d’espoir dans cette marée de douleur et de bestialité.  Et c’est à ce moment précis que sonne la cloche imperturbable du souvenir, comme tous les jours à quinze heures. Cette sonnerie grave, égrenant chaque nom des disparus, emporte bien haut dans le ciel l’espoir de la vie, le poussant à irradier les quatre coins de l’univers. 

Résonne alors à ses oreilles le doux pétillement de la fontaine de la vie qu’il croyait à jamais tarie le temps de cette commémoration, et au loin, les fleurs murmurent leur danse dans les prés verdoyants. 

Les liens d’amour ne se défont pas avec la mort, même si la folie humaine de certains a voulu prouver le contraire. Ils s’entremêlent différemment et mystérieusement. Et surgissent des instants de grâce, suspendus, où la présence des disparus, comme un vent, comme un baiser, vient doucement nous caresser, le temps d’un soupir apaisé, d’une lourde cloche qui sonne et du chant de l’espoir que quelques oiseaux psalmodient dans les peupliers.

J’ai visité Dachau. 


Dédé © Septembre 2017