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| Bergamo, Italie |
Envahie de neige, de pensées sombres, d’incertitude quant à l’avenir, il
me fallait quitter ce quotidien presque monochrome et reprendre le chemin de la
découverte.
Pile ou face. On dit que le Sud est plus doux que le Nord à cette
saison, lumineux sur les façades des vieilles demeures, joyeux dans les ruelles
et silencieux dans les églises. Franchissant alors la barrière des Alpes,
encore immaculée en cet hiver sans fin, j’ai atteint les rayons de l’astre
solaire qui rend les soucis presque légers. Vagabondant dans les petites rues
de la ville haute, j’ai senti le pouls des vieux bâtiments respirant dans un
espace intemporel et ma balade a entamé une partition guillerette. Devant cette
église, sous un porche majestueux, un vieil homme m’a souri, hochant la tête
comme pour me dire que la vie est belle, même au plus profond de mon hiver
alpin. Et dans sa solitude, entouré seulement des lions de marbre, il a rempli
la ruelle d’une simplissime joie de vivre.
Pile ou face. Le contraste était saisissant entre les deux façades de la
même église. Le vieux savait pourtant qu’il avait choisi le meilleur endroit
pour s’immerger dans le temps et laisser libre cours à son imagination alors
que de l’autre côté, le brouhaha des passants remplissait jusqu’au plus petites
alcôves gothiques du frontispice.
Sur la place principale, les terrasses étaient encombrées, seul jour de
la semaine où il était possible de déguster un espresso forte le visage éclaboussé
de soleil. En brassant délicatement la mousse du café, j’ai savouré avec
délectation cette langue chantante qui planait et circulait entre les tables
joyeuses. Les adolescents, agglutinés autour de la fontaine, donnaient
l’impression que le temps était à l’école buissonnière pour tout le monde sur
la place et que l’éternité s’étalait au-dessus des églises et des palais de la
ville haute. Une envie subite d’écrire une missive, chantant les grands
peintres du Quattrocento, la beauté de la Madone sur la peinture dans l’église
là-bas et ce vieillard souriant à la vie en attendant calmement la mort me saisit.
Et contemplant le grand escalier en bois qui menait dans un palais oublié, j’inscrivis
dans mon cœur la joie, religieuse et métaphysique, comme une empreinte ineffable.
Le lendemain, dans le musée célébrant Raffaelo, la lumière s’étalait sur
les tableaux, illuminant des visages harmonieux, comme frappés d’une élégance
céleste. La beauté transperçait les toiles et le temps pour atteindre le cœur
du spectateur, ébloui par ces visages impassibles depuis des siècles. Promesse
de bonheur, cette grâce frappait au cœur, passant d’un visiteur à l’autre,
jaillissant ici et là, caressant les âmes afin de les rendre plus lumineuses.
Pile ou face. Après une brève journée ensoleillée qui avait donné
l’espoir d’un printemps à la Botticelli, le froid régnait à nouveau au-dehors
et la pluie martelait les pavés lassés de ce déluge. Mars s’empêtrait encore
dans cet hiver finissant, hésitant à avancer vers la lumière. Recroquevillé
entre les demeures détrempées, il clamait aux passants pressés que c’était l’hiver
le meneur du bal et qu’il n’avait pas dit son dernier mot. Même le bord du lac,
plus au Nord, avait des allures de fjords norvégiens, estompé par des rideaux
de giboulées impatientes.
De retour devant les remparts de la ville haute, j’ai franchi la porte
blanche dans une tornade de vent et de pluie battante. Sur la place entre les
édifices altiers, la valse des parapluies mettait de la couleur sur le dallage
glacé. Mais de l’autre côté, les lions attendaient vainement le petit vieux, sans
doute resté au chaud à compter les tourterelles sur le bord de sa fenêtre.
Bergamo attendait aussi le printemps alors que je voulais l’y trouver désespérément
afin d’effacer mon hiver. Mais malgré ces nuages bas et sombres qui avaient
vite englouti le soleil, un sentiment fugace m’a traversée durant ce séjour
italien.
Dans le dédale des ruelles, des musées, des palais, ici ou ailleurs, au
Sud, au Nord, en montagne ou en plaine, à pile ou face, je suis et reste une
particule de quelque chose qui me dépasse. L’être humain peint, construit,
chante, compose, déclame des vers à l’amour éternel, et cela depuis la nuit des
temps. Et certaines de ces œuvres qui traversent les siècles provoquent chez
moi un bouleversement d’émotions, capables le temps de la contemplation de
donner un sens à cette absurde aventure qu’on appelle pompeusement la Vie.
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| Bergamo, Italie |
Dédé © Mars 2018