dimanche 21 décembre 2025

Conte de Noël



Avis à celles et ceux qui passent par ici et qui prendront le temps de lire :

Chaque année, depuis que ce blog existe, je vous ai écrit un conte de Noël, habité par une foule d'animaux aux fourrures rousses ou blanches, de lutins affairés, de sapins illuminés tels des cathédrales et d'étoiles gracieuses magnifiant toute la forêt.

Cette année pourtant, l'émerveillement s'est quelque peu tari sous le poids des difficultés et les mots sont restés longtemps silencieux. Même si j'ai pris soin de partager avec vous les plus belles choses qui me sont arrivées, notamment mon voyage en Suède, la magie, elle, est demeurée bien souvent en retrait. Le monde m'a semblé plus lourd, les tempêtes de ces derniers mois ayant éteint peu à peu tous mes rêves.

Je me suis dit que vous m'en voudriez peut-être de laisser la forêt muette, elle qui, d'année en année, porte mes histoires et mes espérances. Alors j'ai quand même laissé venir quelques mots, que je vous livre aujourd'hui.


« Je vis dans un chalet adossé contre un cordon boisé, un refuge de bois qui craque doucement sous le poids de l'hiver, un nid d'altitude où je me recroqueville lorsque le monde devient trop bruyant ou trop rude. Derrière mes vitres et ma solitude, la forêt et les montagnes s'offrent chaque jour en un tableau changeant, mystérieux, tantôt tendre, tantôt sauvage, toujours vivant.

C'est là que je m'abrite et que j'observe, avec l'impression étrange que, cette année, un pan de moi s'est assoupi, l'enchantement du monde s'étant effiloché dans les plis d'une fatigue immense et trop lourde à porter.

Les animaux, eux, n'ont pas cessé de traverser la clairière. Junior, l'écureuil, bondit avec la vivacité d'une étincelle fauve, les chamois glissent entre les rochers avec l'aisance de funambules silencieux, les biches se faufilent dans les ombres bleutées du matin, Gaspard le renard trace parfois sur la neige des arabesques gracieuses et très haut, un aigle décrit ses cercles souverains pour rappeler qu'au-dessus des bruits du monde, il existe encore la majesté.

Et pourtant, tandis que la forêt continue son ballet, je sens en moi un voile, une brume intérieure qui recouvre ma capacité à m'émerveiller. La dureté des temps, les nouvelles accablantes, les violences lointaines mais si proches, ont éteint un éclat fragile que je croyais inamovible.

Un soir pourtant, tandis que décembre embrasait le ciel avant la nuit, un mouvement imperceptible a traversé la lisière. Ni renard, ni chamois, ni humain, mais un frémissement dans l'air, un souffle presque irréel qui a fait vibrer les branches des sapins.

J'ai ouvert la fenêtre malgré le froid saisissant et l'odeur de résine mêlée à un parfum indéfinissable de sucre chaud est venue m'envelopper. La forêt voulait rappeler subtilement qu'elle n'avait pas oublié ses secrets, même si moi je doutais des miens.

Dans la clarté hésitante de la lune, j'ai aperçu les lutins. Ils n'avaient pas l'allégresse tapageuse des années précédentes, pas de tambourins, pas de farandoles. Ils avançaient à pas souples, presque graves, leurs bonnets rouges inclinés ; eux aussi avaient dû traverser un long hiver intérieur. Leurs lanternes diffusaient une lumière si fragile qu'elle menaçait de vaciller au moindre souffle mais elle persistait, obstinée, éclairant la neige d'un halo doré.

Plus loin, un lynx inspectait les alentours avec la prudence d'un gardien silencieux, tandis que les oiseaux, rassemblés sur les branches alourdies de neige, retenaient leur chant, suspendus dans une attente dont je ne comprenais pas encore le sens.

Puis une note s'est élevée, minuscule et timide. Une mésange huppée, sans doute la plus audacieuse de toutes, a lancé un premier trille, auquel une autre a répondu, et une autre encore, tissant dans l'air glacé une mélodie délicate mais vibrante, un fil d'argent tendu dans la nuit.

Les lutins ont relevé la tête, le lynx s'est figé, Junior a interrompu son grignotement, et un silence lumineux a envahi la forêt, un silence habité où tout redevenait possible.

Alors, derrière les grands sapins, une lueur s'est levée, d'abord discrète, puis plus franche et plus sûre, se souvenant soudain de sa mission. Une étoile s'est dressée au-dessus de la cime la plus haute, une étoile qui n'éblouissait pas, mais qui scintillait avec la douceur têtue des vérités qui ne disparaissent jamais complètement.

Et sous cette étoile, la forêt a retrouvé sa respiration, les oiseaux ont déployé leurs ailes, les lutins ont souri, le lynx a relevé la tête, Junior a fait un bond de plus, et depuis mon refuge, j'ai senti en moi se dénouer un nœud ancien, une part de la lassitude s'éloignant enfin.

Ce n'était pas un miracle au sens spectaculaire du terme, ni un enchantement débridé. C'était plus humble, plus secret peut-être, mais cela vibrait, fil de lumière tiré tout doucement d'un tissu sans âge. Une présence presque palpable se glissait entre les troncs, un souffle venu d'ailleurs, une manière tendre qu'avait la forêt de dire que rien n'était tout à fait perdu.

J'ai compris que l'espérance n'avait jamais disparu. Elle s'était seulement retirée un peu, observant depuis l'ombre avant de s'avancer, plus discrète et plus exigeante, demandant qu'on tende vraiment la main pour la percevoir. Il fallait écouter autrement, patiemment. Il fallait regarder avec le cœur plus qu'avec les yeux, et puis croire non plus dans le vacarme des miracles scintillants mais dans la persistance de l'invisible douceur.

Alors la magie est revenue. pas en feu d'artifice mais en murmure doux et réconfortant. Elle glissa entre les sapins, alluma une étoile au sommet des branches et réchauffa la nuit froide et l'humanité entière. 

Peut-être était-ce, tout simplement, la magie de Noël. »


Belles fêtes à toutes et tous. 


Dédé@Décembre 2025

vendredi 5 décembre 2025

Résilience



Il se tenait là, sentinelle de bois et de pierre, tel un vestige vivant d'un temps oublié. Depuis combien d'années était-il inhabité ? Nul ne le savait et ce mystère ajoutait à sa présence une densité presque sacrée. Derrière ses murs épais, on devinait la respiration discrète d’êtres mystérieux de la montagne ou peut-être seulement la course de fouines espiègles. Le vieux chalet portait surtout les traces des hivers qui avaient poli ses façades et creusé son silence.

En ce matin clair, les sommets se découpaient sous un ciel limpide, et le soleil, étoile glissant entre les arêtes, inondait le refuge d’une franche lumière. Tout semblait retenu, comme si l’air lui-même se figeait pour écouter la fidélité muette de cette bâtisse. Sous cet éclat, le chalet s’ébroua : un long frisson de bois craquants, un toit fatigué qui se secoue comme pour reprendre vie, rappel discret qu’il demeurait fragile mais entier malgré les ans, les bourrasques et cette solitude qui façonne autant qu’elle use.

Alors, sous la dorure timide de l'aube, il nous enseigna l’art de l'attente : regarder sans hâte, écouter sans troubler, accueillir le calme comme une présence profonde. Dans son immobilité vibrante, chaque fissure, chaque soupir du vent préparait en secret quelque chose de plus grand. Il montrait que la force ne naît pas du tumulte mais de cette manière douce de traverser le temps, de laisser les saisons nous modeler et d’accompagner le monde dans son avènement silencieux.

Devant ce petit chalet esseulé et dans la froidure intransigeante d'un mois de novembre finissant, j'ai ainsi compris que lorsque le cœur vacille et que le paysage se couvre de blanc, il ne suffit pas de rester debout : il faut s’assouplir, offrir au froid la part de nous qu’il veut façonner, laisser l’hiver retoucher nos lignes intérieures et permettre au vivant de poursuivre son œuvre sous la neige, jusqu’à ce que la lumière revienne, discrète, effleurer la terre. 

S’ancrer dans le monde n’est pas un triomphe ; c’est un souffle discret qui traverse les heures lourdes sans se briser et laisse s’ouvrir un jour éclatant, dans le murmure doux des grands sapins et des plus modestes arbustes.

Dédé@Décembre 2025

vendredi 21 novembre 2025

Gratitude


Face à ce spectacle, on ne pouvait qu’être saisi d’émotion : être au monde, l'admirer depuis la prairie et les sapins, au-dessus du lac jusqu’aux montagnes immaculées, et s’en imprégner dans cette fin d’automne brumeuse, où la lumière hésite et le silence s’étire.

Dans cette vibration, entre le proche et le lointain, entre ce qui retient et ce qui libère, j’ai compris ce qui ne devrait jamais s’effacer : savourer l'instant, respirer, sans craindre pour sa vie, dans un pays en paix. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre ; elle se mesure dans la possibilité de rester là, sans bruit, et d’écouter le monde se tenir droit, entier, silencieux.

Et dans ce retrait assumé, dans ma contemplation de l’horizon immobile et inébranlable, tout mon être s’est effacé pour se remplir d’une intensité pure, celle de la gratitude. Ici, il n’y avait rien à posséder, rien à craindre ; tout demeurait, offert à qui savait encore s’émerveiller.


Dédé@Novembre 2025

vendredi 7 novembre 2025

Le petit mélèze

 


Ce jour-là, je devais y retourner. L’air portait déjà l’odeur de la neige, ce parfum de silence qui précède l’effacement. Je voulais voir les mélèzes une dernière fois, les surprendre dans leur ultime sursaut, leur flamboyance avant l’oubli, leur danse d’automne, lente et fière, avant que le grand drap blanc ne tombe sur le monde.

J’ai marché longtemps le long du bisse, incapable de m’arrêter, comme tirée par une force douce et une nécessité muette. Le vallon était déserté, les randonneurs partis, les bruits effacés. Ne restait que le vent, discret, presque timide, comme s’il n’osait pas troubler le recueillement de la terre. Tout semblait suspendu, retenu dans une attente sacrée.

Et lui, au bord du chemin, se tenait là, petit encore, fragile mais déjà flamboyant, seul éclat de feu dans le paysage devenu gris. Ses aiguilles d’un orange profond accrochaient une lumière bien pâle, et les herbes ternes, les pierres froides, semblaient s’incliner devant sa noblesse. Il n’avait pas de frères proches, pas de gardiens autour de lui, mais il tenait bon, dressé dans l’air glacé, comme s’il portait en lui le courage de toute la forêt endormie.

Je me suis arrêtée devant lui, le cœur serré par une tendresse inattendue. J’aurais voulu le tenir contre moi, le protéger du froid qui montait mais ses épines dorées m’en ont empêchée. Alors, en silence, je lui ai fait une promesse : celle de revenir, lorsque la neige aurait fondu, lorsque les fleurs, timides d’abord, reviendraient colorer le vallon. Et dans ce silence plein de présages, j’ai senti qu’il me répondait. Qu’il me confiait sa propre promesse, celle de survivre, de résister aux tempêtes, aux nuits longues, pour me raconter, au printemps, tout ce que l’hiver lui aurait murmuré : les pas furtifs des chamois sur la neige dure, le souffle chaud des bouquetins au matin, les éclats du soleil sur la glace, la lente patience du monde endormi.

Je suis repartie sans me retourner, portée par une douce certitude : sous la neige et le vent, un petit mélèze bientôt nu veillerait sur le vallon. Et peut-être, dans le secret de ses racines, dans la résonance silencieuse de son bois, dans le souffle discret de ses nuits, garderait-il aussi quelque chose de moi, comme une mémoire ancienne, comme un chant oublié que seuls les arbres savent encore entendre.

Dédé@Novembre 2025

vendredi 24 octobre 2025

Limpidité

 

Ce matin, la montagne, espiègle, s’amusait à se contempler dans le lac. Son profil clair et tranquille glissait sur la surface immobile, et dans cette clarté suspendue, je pouvais enfin reprendre mon souffle, sentir mes pensées se calmer et lentement se poser à la frontière du ciel et de la lumière.

La crête, nette comme une coupe, rejoignait son double. Elle recousait mes éclats intérieurs, ramenait mes inquiétudes sur un fil que je pouvais suivre, lentement, sans me presser. Le lac ne promettait rien et ne mentait pas : il offrait sa vérité, simple et exacte, comme une mesure du monde déposée devant moi. Je pouvais rester là, immobile, sentir l’air frais contre ma joue, le parfum humide de ce début d’automne envahir mes poumons, tandis que les couleurs encore discrètes du paysage se déposaient dans mes yeux.

Cette parfaite symétrie n’était pas une consolation hâtive. C’était une vérité sobre, un murmure discret qui s'imposait peu à peu : quand l’intérieur vacille, dehors persiste quelque chose qui tient bon.

Voilà ce que le monde m’apprit ce matin-là. Il ne servait à rien de ressasser le passé, de chercher à comprendre les injustices ou les blessures ; il suffisait simplement de rendre à la vie sa limpidité et de la laisser retrouver son enchantement.

L'univers respirait avec moi, tranquille, comme au premier matin.


Dédé@Octobre 2025

vendredi 3 octobre 2025

D'ancrages et de résonances (3)

 


Parce que certaines émotions ne passent que par le chant, voici une musique sami, humble offrande à la terre, à ceux qui la lisent, à ceux qui la chantent et la laissent respirer. (Artiste Wimme Saari)

 

Après l’archipel de Stockholm, où une part de mon intériorité m’avait été rendue, la dernière étape devait enfin me conduire là où je serais entière : en Laponie. J’en rêvais depuis si longtemps. Il était temps de s’y perdre, là où la poésie s’enroule à la terre, se reflète dans les lacs, se fige dans les neiges éternelles.

Depuis Luleå, la terre se déploya vaste et infinie, comme une page où s’inscrivait une mémoire plus ancienne que le monde. Pendant quatre heures, la route dévora les kilomètres, bordée de forêts d’épicéas, de pins et de bouleaux, interrompues seulement par des lacs surgissant entre les troncs. Parfois la pluie tombait, lavant l’air et transformant la chaussée en miroir ; puis le soleil revenait, cru, ciselant les couleurs et allongeant les ombres.

Ce trajet vers le Nord prit l’allure d’un voyage initiatique. Peu à peu, j’eus la sensation de cheminer en moi-même, la Laponie ouvrant aussi mes profondeurs.
Kiruna m’a accueillie comme si j’avais franchi une frontière invisible, dernier seuil avant le basculement vers les pôles. Ce soir-là, depuis le bar de l’hôtel, j’ai contemplé le soleil de minuit à travers une valse de nuages. Le temps s’était effacé, incapable de tenir sur les fjälls (montagnes en suédois). Il ne restait que la lumière, ce fil d’août qui hésite à tomber, et le silence, total, qui rend au monde sa juste mesure.

Abisko : porte des fjälls

Le lendemain s’imprima dans mes pupilles comme une encre vive. Après l’urbanité de Kiruna, la route vers Abisko semblait avaler le monde pour ne laisser que l’essentiel. Plus au nord, où la neige s’accroche encore aux sommets, l’air avait changé. Le vent s’était levé et tout paraissait plus dense, comme si la terre avait durci ses contours pour marquer un seuil. Long miroir glacé, le Torneträsk accompagna une grande partie du trajet, tandis que les reliefs se redressaient et que la montagne, peu à peu, imposait sa présence. Là où tout ondulait encore, les sommets surgirent, tranchants avec de la neige encore accrochée aux arêtes même en août.

Marcher dans le parc national d’Abisko, ce fut comme entrer dans une autre loi du réel. Rien de décoré ni de mis en scène : seulement des sentiers creusant la mémoire, des rochers gardant la rumeur du vent, des mousses épaisses, des lichens pâles. Et cette quiétude, dense, presque palpable. Le souffle, sans détour, tranchait les pensées, polissait les contours, laissait l’âme nue. Les lacs, plats et glacés, reflétaient une clarté liquide. Bondissantes entre les pierres, les rivières turquoises soulevaient un tumulte qui emplissait l’air. Partout régnait une tension minérale et végétale.

Puis l’ouverture surgit : le cirque de Lapporten, telle une main qui soulève et qui ancre à la fois. À cet instant, le paysage ne se contentait plus d’être vu. Il absorbait. Une fébrilité discrète nous accompagna, semblable à celle que l’on ressent quand la nature abrite ce qui échappe au regard. L’idée des ours rôdait, non comme une menace mais comme un rappel : nous étions minuscules, seuls, et profondément vivants.

Abisko offrit un cadeau rare. Une place qui ne s’imposait pas mais se réajustait. Là-haut, un espace s’est ouvert, sans bruit ni geste et cela m’a submergée. Le Nord avait inscrit en moi sa manière de tenir, de résister, de respirer.

De retour à Kiruna, j’ai senti qu’une part de moi était restée là-bas, suspendue aux crêtes et au vent d’Abisko. Pourtant, la ville imposait son attention. Kiruna, ville en glissement, montrait sur ses façades les signes d’un déplacement en cours : quartiers promis à d’autres terres, maisons démontées, une église bientôt réinstallée ailleurs. Comme si l’histoire se redessinait sous les pas.

Ce glissement n’était pas qu’urbain. Il trouvait sa source plus profondément, dans les entrailles de la terre. En moi, le silence des fjälls continuait de résonner, alors que je m’apprêtais à plonger sous la surface minérale pour visiter le complexe minier. La mine LKAB ouvrait un monde à la fois fascinant et inquiétant : l’ingéniosité humaine et la précision des galeries côtoyaient des cicatrices qui défiguraient le paysage et déplaçaient des vies. Kiruna semblait incarner cette contradiction, où le progrès spectaculaire se heurte à la fragilité souterraine.

Regarder la mine imposer sa géométrie, c’était mesurer la double face du progrès : créateur et vorace, innovant et destructeur. Une tristesse respectueuse s’installait, pour ce qui s’efface lentement, en silence, mais pour toujours. L’extraction grignotait les monts, interrogeait la solidité des sols, menaçait des territoires sacrés. Et partout se posaient des questions éthiques : le sort des Samis, leurs routes de vie déplacées, bousculées, parfois dissoutes par un appétit minier qui sacralise la rentabilité au détriment de la continuité culturelle.

Jokkmokk :  le musée comme cœur battant

Cette émotion liée à la terre a gagné en intensité dans le musée sami de Jokkmokk. Entre ses murs, un murmure habité flottait. Les objets parlaient bas : textiles, bois, peaux, outils de migration, posés comme des proverbes. Chaque vitrine devenait conversation avec la terre. Les filaments de mémoire traçaient les routes des rennes, les photographies murmuraient les saisons, les projections restitaient un rythme de vie inscrit au sol.

J’ai adoré découvrir le savoir-faire des Samis, leur art de faire avec la nature, de chanter les brises et les neiges, de tisser les gestes dans le paysage. Mais ce qui m’a bouleversée, c’est la fragilité dans laquelle ce peuple vit encore, dernier en Europe à ne pas être totalement sédentarisé, dernier à porter dans son corps une géographie mouvante. Le musée m’a transmis cette idée que l’ancrage n’est pas immobilité mais relation : tenir la terre en gestes et en chansons, savoir migrer sans se dissoudre.

Dundret : belvédère et respiration

Après la richesse silencieuse du musée, le souffle de Dundret me tendait les bras, offrant à la fois recul et ouverture sur la Laponie entière. Là-haut, presque aucun arbre ne pousse ; la toundra s’est installée dans l’haleine puissante et l’âpreté du sol. Et pourtant, c’est depuis ce dénuement que le regard embrasse tout : forêts en nappes, lacs épars, plaines silencieuses, un paysage entier, offert à perte de vue. Là-haut, j’ai absorbé la mesure du monde, modelant ma respiration sur la cadence du vent. Je suis revenue avec une clarté intérieure qui tiendra peut-être une vie entière.

Stora Sjöfallet : couronne finale

Arriver à Stora Sjöfallet, c’était retrouver l’intensité d’Abisko, mais amplifiée. Les massifs primitifs se dressaient, leurs arêtes blanches lacérant le ciel bas. La neige persistante sculptait les plis des montagnes. La lumière rasante, fil d’argent sur chaque aspérité, brûlait autant qu’elle apaisait. La terre offrait sa mémoire : le ciel se reflétait dans les lacs, les pierres portaient des alphabets éternels, prêts à être lus.

Les Samis, invisibles et pourtant présents, faisaient corps avec le lieu. À travers leurs gestes, la terre se racontait. Par leurs chants, des cartes occultes se dessinaient. Dans leurs regards, les saisons se lisaient dans la rugosité des rochers.

Le vent ordonnait la pensée, les couleurs vibraient entre pierres, tourbière, eau, neige. Marcher là ne relevait plus de l’exploration mais de la redéfinition de soi : se laisser redimensionner, dépouiller, par une grandeur qui rendait à l’humain sa juste place.

Stora Sjöfallet n’a pas été une apothéose mais une révélation silencieuse. La terre tenait, les hommes y répondaient et une vibration intime s’est déposée, chargée d’un accord millénaire. Après la parole basse du musée et le souffle rude de Dundret, ce lieu m’a offert une forme de réponse. Enfin, j’étais. Et je serai.

Le Nord avait inscrit sa mémoire en moi. Alors que la route s’inclinait vers le Sud, chaque paysage semblait me dire au revoir, et me rappeler que tout voyage porte en lui un retour nécessaire. À l’approche du cercle polaire, un renne traversa la route avec une élégance tranquille, comme une ultime révérence. Mon cœur se serra. Il nous saluait gravement au nom de tous ceux que nous avions croisés durant ce périple, mais aussi au nom de la Laponie entière, porteur muet d’un adieu éternel. Mes yeux s’embuèrent de reconnaissance devant ce signe du destin.

Avant Luleå, un arrêt s’imposa à Gammelstad. Ville-église où le temps semblait tenir dans les murs, au milieu des rues serrées et des maisons rouges anciennes qui portent les saisons comme un nom de famille. Ce passage ne fit que renforcer l’ancrage de ce voyage dans la terre.

Puis, dernière étape, Luleå s’étendait sur les bords de la mer. Les reflets des maisons dans l’eau conclurent cette traversée de la Suède. Le dernier soir, le soleil tomba doucement dans la mer, sans bruit, sans éclat. Juste cette clarté du Nord qui disparaît mais ne s’efface jamais.

Le vol du retour fut presque un déracinement. Les fjälls habitaient encore mes yeux, leur éclat vibrait dans mes veines et au creux de ma poitrine, une ancre silencieuse tirait vers le Nord. La Suède m’avait traversée et la Laponie m’avait redonnée à moi-même.

Epilogue

Aujourd’hui, me reviennent les mots d’un poète sami : « Tout cela est ma maison — ces fjords, ces rivières et lacs, le froid, la lumière et la rudesse du climat, la nuit et le soleil des étendues sauvages, la joie et la tristesse. Toutes ces choses sont mon foyer et je les porte dans mon cœur. Ils disent tout : l’appartenance, le lien ancien entre l’humain et la terre, la capacité de la nature à consoler et à respirer avec nous. Résonnant avec mes Alpes, ils retrouvent cette luminescence qui calme, cette rudesse qui façonne, ce silence qui contient. Ce que j’ai vécu en Laponie, je le retrouve dans mes montagnes : la force des crêtes, le murmure des forêts, la clarté des lacs, l’intime résonance entre ciel et pierre. Là-bas comme ici, la terre me parle et je l’écoute.

Ce voyage ne m’a pas seulement menée vers le Nord. Il a tracé une géographie intérieure, faite d’ancrages et de résonances. Cathartique, il m’a appris à tenir sans retenir, à suivre sans me perdre et à répondre à la terre sans jamais chercher à la dominer.

Maintenant je suis prête.

Et je reviendrai.

 

P.S. Merci d’avoir lu jusqu’au bout. Ce voyage m’a réaccordée à la terre, à sa rudesse, à sa lueur. Mais surtout, il m’a bouleversée par l'empreinte silencieuse des Samis, leur manière de tenir, de migrer sans se dissoudre, de lire le monde avec recueillement. Une partie de moi s’est dénouée là, que je ne peux pas encore expliquer. Un jour peut-être. Pour l’instant, je respire. Mais il fallait que j’exprime tout ceci en lui donnant cette ampleur.

 Dédé@Octobre 2025

vendredi 19 septembre 2025

D'archipel et d'intériorité (2)

 


Après le souffle retrouvé dans la ville, il ne s’agissait plus seulement de respirer : il fallait se laisser porter. Là où l’air ouvrait les poumons, l’eau dessinait les contours. Dans l’archipel de Stockholm, j’ai compris que l’apaisement ne se conquiert pas mais qu’il se traverse.

Tous ces bateaux qui venaient et repartaient des ports de la cité semblaient inviter au large, vers l’ailleurs, vers cet archipel dont chacun revenait transformé. Ce jardin d’écueils déployait une diversité naturelle infinie : on pouvait voguer entre les îlots couverts de végétation luxuriante, ou glisser le long des falaises nues, battues par les vents du large. Les 30'000 îles, rochers et pierres brisées, m’interpellaient comme des fragments d’un monde à déchiffrer. Il était temps de lever l’ancre et de partir aux confins des terres, là où l’eau devenait peu à peu promesse et l’horizon, appel.

Ainsi, après avoir quitté les rives de Stockholm, j’ai basculé dans un autre monde. Face aux éléments, je me suis retrouvée dans un espace où seules les terres émergées, posées ça et là comme les pièces d’un puzzle trop complexe à assembler, semblaient dessiner une géographie intime. Sur des eaux tranquilles, lentement, le bateau glissait sans volonté. Peu à peu, éparses, les confettis rocheux apparaissaient, couverts de forêts, ponctués de maisons de bois rouge ou de teintes pastel, comme des touches délicates sur une toile nordique.

Vaxholm : le calme apprivoisé

Après une heure de traversée, Vaxholm surgit, petite bourgade hors du temps, baignée d’une lumière d’abord grise, puis dorée. Les maisonnettes coquettes et les jardinets soignés composaient une harmonie discrète, fidèle au lagom, cet art suédois de vivre dans la juste mesure. Une légère déception m’effleura cependant : trop de maisons, trop de présence humaine. Je cherchais autre chose.

Alors j’ai marché. La forêt m’a accueillie comme elle le fait toujours, sans bruit, sans condition. Les pins m’ont embrassée, leurs branches s’entremêlant au-dessus de moi comme des bras bienveillants. Là, les corps ne s’opposaient pas à la nature : ils s’y fondaient. Chaque pas me rapprochait d’un silence habité, d’une familiarité douce. Ici, les arbres semblaient pousser à vue d’œil, et toucher le ciel sans effort. Tout près, la mer, se prélassait, comme une grande sœur qui abreuve, qui veille et qui murmure. Dans mes Alpes, l’eau ne borde pas les forêts ainsi et cette proximité m’a émue.

Effleurant les cimes, avec ce son si doux que je reconnais entre mille, le vent me parlait. Et moi, en suspension sur le sol spongieux, je l’écoutais. Ce parterre-là ne résistait pas : il épousait mes pas, comme s’il battait au rythme de mon cœur.

Mais confusément, je le pressentais : il me fallait plus encore, une solitude élargie, un lieu qui ne se partage pas. Être seule avec la nature, délivrée des murmures humains et des rumeurs de moteurs. Un lieu où la pulsation demeure continue, où le calme n’est plus parenthèse mais profondeur.

Grinda : refuge charnel et spirituel

À Grinda, autre île mystérieuse, l’immobilité sonore m’accueillit pleinement. Le silence vibrait de souffles, de craquements et de bruissements. La brise traversait les ramures tandis que le ressac chantait, et mes pas, eux, froissaient la mousse humide. Ce langage muet me toucha au plus profond : j’avais l’impression d’être seule sur une île déserte, exploratrice d’un monde perdu. Pourtant, ce n’était pas véritablement une retraite : le lieu semblait m’attendre, comme si nous nous étions espérés mutuellement. Ce fut un partage subtil, un va-et-vient amoureux mêlant sucs et présences invisibles. Charnelle et spirituelle à la fois, la rencontre se noua.

Dans la forêt, mon cheminement a trouvé son rythme alors que les vagues butaient tranquillement contre les falaises. Le liquide et le solide ne faisaient presque qu’un et moi, entre les deux, je glissais. M’entourant, les pins chantaient dans le vent du large pendant que des fleurs mauves ponctuaient le tapis végétal comme des éclats d’un éternel été. Au loin, les voiles de navires inconnus passaient lentement, comme autant de promesses de voyages et d’infini.

Le promontoire, escarpé et fuyant, se dérobait sous mes pas, réclamant une écoute attentive et une révérence silencieuse. Le sol, humide, semblait garder le secret du lieu, testant discrètement ma volonté. Puis, sans prévenir, l’ouverture sur la mer apparut, telle une clairière suspendue au-dessus du monde. En surplomb, je restai cachée, presque invisible. Les îles alentour, disposées sans logique apparente, flottaient dans une harmonie que seule la nature sait composer, une géométrie libre, intuitive, offerte.

Au-dessus de ce spectacle s’étendait un ciel gris, chargé d’une densité douce, presque tactile. Drapant le paysage d’une étoffe silencieuse, il ajoutait à la fois à sa beauté sauvage et à l’intimité féconde du lieu. Tout respirait à l’unisson : les pins, les rochers, les gréements lointains et moi, j’étais immobile, en communion dans cette parenthèse suspendue.

Alors les tensions se relâchèrent, presque sans effort. L’eau, comme une mémoire liquide, m’enveloppa, tandis que l’haleine du monde me portait et soufflait des fragments d’un avenir meilleur. Ici, tout devenait plus profond, plus nu, plus extatique.

Mais il fallut s’arracher à cette terre posée sur la mer. Sur le quai, le bateau semblait savoir, en me voyant revenir, que je n’étais pas tout à fait prête à repartir. Je montai à bord avec cette lenteur des départs qui refusent d’en être, et contemplai une dernière fois ce paysage enchanteur. Déjà Grinda s’effaçait, mais en moi, elle resterait proche à jamais : une île intérieure, un lieu désormais habité.

Le retour : mémoire du flux, empreinte intérieure

Le retour vers la ville ne brisa pas le lien avec les îles. Il se dissolut doucement dans le velours du retrait. Escortée par l’eau, comme une réminiscence vaporeuse, j’entendais dans chaque vague le même murmure : « Tu peux revenir, mais tu ne reviendras pas tout à fait la même. »

Peu à peu, Stockholm se redessina, avec ses ponts, ses façades et ses reflets familiers. Et en moi, je percevais confusément un léger déplacement. Le souffle retrouvé dans la ville autrefois trouvait maintenant son prolongement dans les ondes maritimes de l’archipel : une respiration étendue, qui ne cherche ni à avancer ni à revenir, mais simplement à être. Cette traversée entre les terres et les flots avait laissé un murmure ineffable, d’une force pourtant prégnante. Il fallait en conserver la leçon pour en saisir la signification profonde.

Le courant marin ne s’était pas imposé. Circulant, il avait traversé paysages, pensées et émotions avec une constance douce. Dans l’archipel, il s’était incarné dans chaque passage entre les terres, dans chaque suspension sonore entre deux rives, dans chaque battement d’eau contre la coque. Il m’avait portée tout en me laissant intacte, ouverte tout en me préservant. Chaque particule de terre avait offert un rythme et une cadence qui enveloppaient sans pousser. Les pulsations fluides et les voiles en filigrane m’avaient enseigné à circuler autrement, sans but précis, détendue, dans l’attente de rien.

Dans cette mutation éthérée, quelque chose s’était déposé en moi. Ce n’était pas encore un ancrage, mais une aspiration nouvelle, façonnée par le rythme des îles et le murmure des eaux.

Ce périple m’a offert une traversée d’archipel et d’intériorité, où chaque île rencontrée a dessiné les contours d’un espace intérieur en devenir. Mais il fallait poursuivre le chemin, même si une part de moi avait déjà commencé à s’incarner.



Dédé@Septembre 2025