
Lac Majeur, Italie
*********Mon tendre. Aujourd’hui, pour
vaincre la solitude, je me suis mise à parler toute seule, afin de fuir le
silence si grand de cette maison de vieux. Cela fait maintenant un mois
exactement que je suis arrivée ici, sur les conseils ou faut-il dire les ordres
de la famille mais je ne m’y habitue décidément pas. Il y a bien Agathe que j’apprécie
mais elle est tellement sourde que je dois crier pour qu’elle fasse mine de
comprendre ce que je lui dis.
Ma chambre est confortable. J’ai
installé sur le petit meuble en bois de sapin que tu aimais tant quelques
bibelots amassés durant nos années de bonheur et qui me rappellent tous un
heureux voyage en ta compagnie.
Tu sais, mes vieilles jambes me
font toujours autant souffrir. Les médecins disent que jamais je ne guérirai de
cette méchante arthrose. Alors l’infirmière vient tous les soirs me frictionner
avec une crème apaisante. Je fais semblant d’avoir moins mal quand elle sort de
la chambre pour lui faire plaisir et j’accroche à mon visage un sourire de
remerciement mais cela ne dure pas longtemps. Dès la porte refermée, je me
crispe à nouveau et j’invective cette douleur qui ne me laisse plus de répit.
Mon ami. Depuis que tu m’as
quittée, je ne dors plus sereinement. A chaque réveil, ma main te cherche,
inlassablement, dans ce grand lit froid et quand enfin je me remémore où je
suis, je ne retrouve pas le sommeil. Je compte alors les heures jusqu’au matin et
quand le clocher du village sonne sept coups, je me lève péniblement pour une
nouvelle journée.
Toutes ces années passées
ensemble dans notre beau chalet en bois me semblent si éloignées du temps présent.
Mais je peux dire fièrement que notre vie a été belle. Je me souviens de nos
éclats de rire et de ta façon si particulière de tendre ta main pour saisir la
mienne quand je me noyais dans mes chagrins. Ton amour était aussi invincible
que les montagnes que j’aimais et j’appréciais me perdre dans la couleur
indéfinissable de tes yeux pour fuir les remous de cette vie trépidante.
Je me souviens de nos escapades
du dimanche matin quand la nuit cachait encore la beauté fragile du monde. Nous
partions à l’assaut des alpages pour rejoindre le grand sapin et nous restions
assis sous ses branches à la pointe du jour, quand tout ressuscite et que
meurent les étoiles. J’adorais ces glissements de l’ombre à la lumière qui
n’appartenaient qu’à nous, comme si quelqu’un effaçait la nuit et rallumait le
jour, soufflait dans les branches des arbres pour réveiller les oiseaux
endormis et jouait avec les perles de rosée.
Nous aimions tant nos sommets
saupoudrés de neiges éternelles mais les voyages au bord des lacs et des mers
me remplissaient toujours d’une joie enfantine. Sentir le souffle du vent
glisser sur les vagues et suivre des yeux les majestueux bateaux, ma main dans
la tienne, me donnait l’impression de toucher du doigt l’éternité.
Aujourd’hui, j’ai tellement envie
de retrouver ton sourire et d’être avec toi pour l’éternité. Mais le Bon Dieu
m’a sans doute oubliée sur cette terre trop vaste pour lui. Alors j’attends sans
patience et les ténèbres envahissent peu à peu mon cœur même si Agathe me
fredonne des rengaines des temps anciens, de celles que tu me chantais
autrefois quand je glissais dans le sommeil.
Mon chéri. Bien que tu sois parti,
me laissant seule avec tous ces souvenirs, je t’écris cette lettre aujourd’hui.
Cela apaise ma tristesse de griffonner ces quelques mots car je sais que
bientôt nous serons ensemble à jamais. Je voulais encore te dire, mais je crois
que tu l’as toujours su, combien je t’ai aimé. Et je charge cette étoile
filante de t’apporter cette douce missive pour égayer ton repos.*********
Ce soir-là, la lune, se penchant sur le fond de la vallée, a entendu
gémir une vieille femme à sa fenêtre. Retenant son souffle, elle a saisi toute sa
tristesse et s’est mise à pleurer des larmes qui ont glissé sur la terre tels
des diamants cristallins. Toute la nuit, vagabondant dans le ciel, elle s’est
laissée aller à ce lourd chagrin et quand au matin, le soleil a croisé son
chemin, elle lui a conté la peine de la vieille. Alors, l’astre du jour a lui
aussi fondu et ses rayons se sont brisés en mille morceaux étincelants.
Depuis ce jour, les lacs et les mers du monde entier se réveillent tous
les matins revêtus de joyaux scintillant à leur surface, spleen céleste versé
pour une vieille femme. Mais au firmament brille depuis peu une nouvelle étoile
enlacée à une autre boule de feu. Et dans ces retrouvailles joyeuses résonnent de
doux éclats de rire.
Dédé © Juin 2017