Pompéi, Italie
24 août 79. Alors que les
habitants vaquent à leurs occupations habituelles dans la ville bruissante, ils
ressentent soudainement de fortes secousses mais sont loin d’imaginer la
catastrophe qui va suivre dans les heures à venir. Vers midi, une forte
explosion annonce pourtant l’irruption imminente. Un énorme nuage noir de
matière volcanique haut de 14 kilomètres se forme alors au-dessus de la
montagne qui veille sur la plaine s’étirant jusqu’à la mer. L’atmosphère
devient étouffante tandis qu’une pluie de lapilli commence à tomber sur la cité.
Des gens terrorisés se pressent sur les voies, jalonnées de boutiques et
d’auberges, les yeux rivés sur le monstre cracheur de feu grondant dans un
fracas épouvantable. D’autres courent pour se terrer dans leurs maisons,
persuadés que celles-ci feront un rempart suffisant contre la colère du géant.
Lucius, après avoir passé la
matinée avec des amis dans les thermes publics, quitte précipitamment l’établissement.
Il craint pour sa vie mais surtout, il veut retrouver sa belle Julia et la
protéger car la montagne projette maintenant des flammes très larges qui
envahissent le ciel. Il semble même que ses contreforts soient déjà la proie d’incendies
violents.
Lucius espère que Julia est à
l’abri dans la domus familiale et il se dirige donc à travers les dédales des
rues pour y arriver aussi vite que possible. Sur le chemin, il bouscule nombre
d’habitants qui s’éparpillent en tous sens dans un désordre indescriptible. A
bout de souffle, il pénètre dans la belle demeure patricienne et traversant une
suite de salles en appelant désespérément sa belle, il la découvre enfin,
entourée des gens de sa maison, dans la galerie entourant le jardin luxuriant.
La jeune femme, apercevant son amoureux, s’effondre en larmes dans ses bras et Lucius
la serre longuement contre lui, murmurant des mots tendres et apaisants alors
que son cœur bat la chamade car il sent confusément que la situation est grave.
En effet, en moins de deux heures, la montagne a produit un panache volcanique
de plus de 25 kilomètres de haut obscurcissant entièrement le ciel. Les toits
de certaines maisons voisines se sont d’ailleurs déjà effondrés et des cris apeurés
résonnent dans toute la ville.
Lucius et son père s’entretiennent
à voix basse mais ne savent que faire. En effet, la maison ne paraît plus un
abri suffisamment sûr mais la chute de pierres ponces légères et calcinées à
l’extérieur n’est pas un moindre danger. Alors qu’ils restent indécis, un pan
entier du triclinium s’effondre, écrasant plusieurs serviteurs qui s’y étaient
réfugiés. Puis, les acacias, les cyprès et les lauriers-rose du jardin
s’enflamment d’un coup dans un embrasement insoutenable pour les yeux.
La nuit est tombée mais elle ne
ressemble en rien aux précédentes que Lucius et Julia, alors cachés dans les
alcôves secrètes de la grande demeure, partageaient pour parler d’amour à
l’abri des regards indiscrets. Aujourd’hui, la main de Julia tremble dans celle
du jeune homme et il ne voit que de la terreur dans ses grands yeux noirs alors
que son doux parfum au jasmin se mêle à une forte odeur de souffre. Les habitants
de la maison courent en tous sens, seigneurs et serviteurs unis dans l’effroi
et c’est dans une bousculade effrénée que Lucius et sa belle se retrouvent éjectés
à l’extérieur. Se retournant, ils n’ont que le temps de voir la belle bâtisse
s’effondrer entièrement dans une gerbe de feu et de cendres. Terrassée par
l’émotion, la jeune femme s’évanouit et Lucius n’a que le temps de la saisir
avant qu’elle ne s’affaisse à terre. Il la soulève dans ses bras, pressant ses
lèvres contre les siennes alors que la pluie de déjections volcaniques continue
ses ravages. La vapeur épaisse coupe l’haleine du jeune homme et lui ferme le
passage de la respiration. Et c’est dans un dernier baiser de feu que les deux
amants s’unissent à jamais.
Pendant des siècles, ils sont
restés ainsi, inséparables, sous des tonnes de gravats, avant que des
archéologues ne mettent à jour leur histoire et ne redonnent vie à cette
somptueuse cité dévastée.
Aujourd’hui, je parcoure ce dédale
de rues avec respect. Les ruines de la ville, étendues et émouvantes, me rappellent
à chaque instant les forces dévastatrices qui dorment toujours au fond du
volcan. Il n’est pas loin car il n’y a qu’à lever les yeux pour distinguer sa
silhouette altière sommeillant comme si de rien n’était.
Après des heures à sillonner Pompéi,
je distingue, dans le péristyle encadrant un beau jardin embaumant de mille
senteurs, deux silhouettes tendrement enlacées. La jeune femme a de longs
cheveux d’un brun brillant et le jeune homme est bâti comme un athlète. N’osant
plus respirer, je m’arrête, de peur que la vision ne disparaisse. C’est alors
que la belle me fait un signe de la main, comme une salutation ou alors peut-être
une demande discrète de les laisser à leur amour pour l’éternité. Puis, les
deux ombres s’estompent lentement et ne subsistent que le chant des oiseaux et
une fragrance de jasmin. Je me suis alors rapprochée de toi, submergée par
l’émotion et te prenant par la main, nous avons quitté ce sanctuaire si
émouvant.
Au loin, le Vésuve s’est ébroué imperceptiblement
puis a repris sa respiration tranquille.
Pompéi, Italie
Dédé © Mai 2017