Avec la pluie diluvienne qui s'abattait depuis quelques heures sur les pistes, nous avions presque perdu l'espoir de faire la connaissance du roi des animaux. Car tout le monde sait qu'un chat, même un très gros chat avec une fourrure autour de la tête, n'aime pas la pluie et reste bien sagement à l'abri, de peur de mouiller sa superbe permanente. Mais c'était sans compter sur notre envie irrépressible de faire en sorte que cette immersion dans la savane soit à la hauteur de nos espérances. Notre ranger, bien plus enclin à nous expliquer en quoi consistait un énorme étron d'éléphant en y plongeant allégrement les mains, a donc dû s'incliner devant nos demandes impérieuses de poursuivre notre quête et il n'a pu que reprendre sa conduite presque monotone sur des chemins sans fin et bien boueux. Le paysage délavé, le ciel gris et menaçant, donnaient à cette aventure une atmosphère presque oppressante. Au fond de moi, je dois bien l'avouer, je perdais patience car j'étais trempée et je commençais à avoir froid. Quant à mes camarades, ils ne disaient plus rien mais sur leur visage, le désappointement se dessinait lentement mais sûrement.
A la croisée de deux pistes, alors que nos mines s'allongeaient encore et encore jusqu'à traîner par terre, nous avons croisé des impalas qui semblaient inquiets et sur le qui-vive. Tous avaient les yeux rivés dans une même direction et dans notre esprit de grands dompteurs de fauve, l'espoir est revenu, d'un coup. Dans l'air régnait en effet comme une menace et le silence devint subitement pesant. Chacun, des deux côtés du véhicule, plissait des yeux, retenant sa respiration. Puis, l'un d'entre nous, a tendu un doigt tremblant, là-bas, au-dessus des hautes herbes. Nous nous sommes tous retournés, la boule au ventre, prêts à recevoir la médaille du meilleur spécialiste de l'affût. A quelques centaines de mètres, on distinguait en effet une forme brune mais qui restait bien imprécise. Etait-ce vraiment une tête de fauve ou alors étions-nous tous victimes d'une traîtresse hallucination? Le véhicule s'est arrêté, notre ranger craignant une mutinerie s'il ne le faisait pas et après plusieurs minutes, le rêve est devenu réalité, enfin presque. Les jumelles avaient donné leur verdict, mon téléobjectif avait fait le reste. C'était bien un lion mais il était très loin de nous, paresseusement immergé dans les herbes. D'ailleurs, pourquoi serait-il venu, gambadant sur ses grosses pattes, juste pour poser devant des individus insignifiants, simplement avides de sensation? Nous n'étions rien pour lui, juste quelques guignols en goguette. A moins qu'il n'ait faim et là, la situation allait se corser singulièrement pour nous.
De longues minutes se sont écoulées, à peine troublées par quelques exclamations d'enthousiasme, vite remplacées malheureusement par un douloureux dépit. Nos appels à peine silencieux pour attirer son attention n'en étaient que plus ridicules. Car ce gros poilu n'avait que faire de nous, plutôt occupé à se prélasser et à profiter d'une timide éclaircie. En effet, la pluie s'était enfin arrêtée. Nous sommes restés cependant immobiles, espérant l'inespéré mais le ranger a finalement redémarré, nous laissant soupirer en chœur. Certes, nous pourrions raconter, à notre retour, que nous avions vu un lion mais le verbe "voir" aurait été bien présomptueux pour décrire ce moment pourtant déjà infiniment précieux.
J'en aurais pleuré et ce nouveau chapitre de l'encyclopédie intitulée "L'apprentissage de la frustration" me laissait un fort goût amer au fond de moi. J'ai contemplé sur mon écran d'appareil photo, désabusée, le seul et unique portrait tiré de ce prétentieux modèle et j'ai poussé une énorme plainte silencieuse. Le cliché était presque inexploitable car flou, la mise au point ayant été impossible à régler sur le faciès de ce félin goguenard bien caché au loin par les herbes. Mais je l'aurais juré en y regardant de plus près, sur la tête, entre les poils de Monseigneur, se dessinait subtilement un sourire moqueur. Nous avions dû en effet passer à ses yeux pour de sacrés rigolos, à tenter de faire la photo du siècle et en la ratant, tout simplement.
Mes compagnons d'infortune tiraient des gueules dont je ne pouvais que deviner la signification. On avait vécu un beau moment mais cela ne suffisait pas. Nous aurions souhaité serrer la patte du monarque, lui caresser le menton en attendant qu'il ronronne et lui déclarer que nous étions enchantés de faire enfin sa connaissance, après n'avoir fait que le contempler pendant des années dans des reportages animaliers pour occuper des dimanches maussades.
Notre chauffeur, indifférent à notre abattement à peine déguisé, est reparti à l'aventure. Il y aurait bien à admirer un autre éléphant un peu plus loin, une hyène espiègle, Sophie la girafe ou des énergumènes zébrés paissant tranquillement. Mais l'heure tournait et nous sommes ensuite revenus sur notre route afin d'emprunter une autre piste pleine de nouveau mystère. Et là, contre toute attente, il était là, couché nonchalamment au milieu du chemin, ravi de sa bonne blague faite aux hommes blancs.
Trônant en effet à quelques mètres de notre véhicule, altier, sachant pertinemment que c'était lui le roi des animaux qui allait décider des modalités de la séance photo, il s'était installé confortablement, tel un gros chat allongé sur un canapé. Dans le groupe, les chuchotements sont devenus à peine audibles. Puis, passé la surprise et l'émotion, il a fallu rapidement prouver que nous étions les meilleurs photographes animaliers que la terre n'ait jamais portés. Et dans cette parenthèse spatio-temporelle, un face-à-face incroyable s'est installé, teinté d'émerveillement. Je voyais dans ses yeux qu'il me reconnaissait ("c'est elle, c'est Dédé du blog Impermanence!") et de mon côté, j'avais l'émotion au bord de yeux, ce qui n'était pas simple pour bien effectuer la mise au point sur sa face extraordinaire. C'était sans doute un vieux lion, avec une crinière très foncée à certains endroits, conscient de sa valeur mais repu car nous ne semblions pas représenter un plat de choix pour lui. Même si nous étions devenus depuis quelques jours des mangeurs de phacochères et de crocodiles, notre chair n'avait en effet pas l'air d'être digne d'intérêt et devait manquer de fumet. Sans doute qu'un pauvre impala avait dû lui servir de petit-déjeuner un peu plus tôt dans la matinée et il n'avait plus faim.
Après de longues minutes, certainement un peu lassé par nos gueules ébahies, il s'est dit que nous en avions eu pour notre argent et que la séance photo était terminée. Mais avant de quitter la piste et de retourner dans un endroit plus tranquille pour sa digestion, il s'est encore vautré sur le dos, cabotin, les pattes en l'air, soucieux de nous montrer sa corpulence et son anatomie entière, conscient de ses atouts masculins et sachant pertinemment qu'il ne pouvait que rendre jaloux les mâles de notre groupe. Puis il s'est relevé, sans se presser et de sa démarche chaloupée, sans un bruit, il s'en est retourné tranquillement à son livre de la jungle.
Nous retenions encore notre souffle alors qu'il avait presque disparu et quand le ranger a remis le moteur en marche, nous avons eu comme l'impression d'avoir rêvé.
Nous étions incontestablement les rois de l'affût car nous l'avions enfin trouvé. Et dans cet orgueil démesuré qui remplissait à cet instant nos cœurs et nos âmes, nous ne nous sommes nullement dit que c'était sans aucun doute lui qui nous avait repérés en premier et non l'inverse et que ce jeu de cache-cache, c'était bien lui qui en avait dicté les règles.
La morale de cette histoire, c'est que la patience est la mère des vertus et ce coquin de gros poilu s'était fait un malin plaisir de nous le rappeler en jouant avec nos nerfs. Il fallait simplement être immensément reconnaissants d'avoir rencontré, une fois, sa Majesté le Roi Lion.
P.S. La première image a été retravaillée en post-traitement. Le post-traitement fait partie intégrante de la pratique photographique lorsque l'on photographie en format raw (image brute) et il permet au photographe d'apporter une vision personnelle à l'image qu'il a faite. Pour ce portrait "low-key" (image qui contient principalement des tons et des couleurs sombres), j'ai voulu montrer la magnificence de l'animal et son port de tête altier et donner quelque peu l'impression d'une photo studio vu l'attitude du lion qui posait nonchalamment.
En-dessous, Monsieur s'en va tranquillement.
Dédé © Mars 2023









