vendredi 10 mars 2023

Sa Majesté le Roi Lion

 


Avec la pluie diluvienne qui s'abattait depuis quelques heures sur les pistes, nous avions presque perdu l'espoir de faire la connaissance du roi des animaux. Car tout le monde sait qu'un chat, même un très gros chat avec une fourrure autour de la tête, n'aime pas la pluie et reste bien sagement à l'abri, de peur de mouiller sa superbe permanente. Mais c'était sans compter sur notre envie irrépressible de faire en sorte que cette immersion dans la savane soit à la hauteur de nos espérances. Notre ranger, bien plus enclin à nous expliquer en quoi consistait un énorme étron d'éléphant en y plongeant allégrement les mains, a donc dû s'incliner devant nos demandes impérieuses de poursuivre notre quête et il n'a pu que reprendre sa conduite presque monotone sur des chemins sans fin et bien boueux. Le paysage délavé, le ciel gris et menaçant, donnaient à cette aventure une atmosphère presque oppressante. Au fond de moi, je dois bien l'avouer, je perdais patience car j'étais trempée et je commençais à avoir froid. Quant à mes camarades, ils ne disaient plus rien mais sur leur visage, le désappointement se dessinait lentement mais sûrement.

A la croisée de deux pistes, alors que nos mines s'allongeaient encore et encore jusqu'à traîner par terre, nous avons croisé des impalas qui semblaient inquiets et sur le qui-vive. Tous avaient les yeux rivés dans une même direction et dans notre esprit de grands dompteurs de fauve, l'espoir est revenu, d'un coup. Dans l'air régnait en effet comme une menace et le silence devint subitement pesant. Chacun, des deux côtés du véhicule, plissait des yeux, retenant sa respiration. Puis, l'un d'entre nous, a tendu un doigt tremblant, là-bas, au-dessus des hautes herbes. Nous nous sommes tous retournés, la boule au ventre, prêts à recevoir la médaille du meilleur spécialiste de l'affût. A quelques centaines de mètres, on distinguait en effet une forme brune mais qui restait bien imprécise. Etait-ce vraiment une tête de fauve ou alors étions-nous tous victimes d'une traîtresse hallucination? Le véhicule s'est arrêté, notre ranger craignant une mutinerie s'il ne le faisait pas et après plusieurs minutes, le rêve est devenu réalité, enfin presque. Les jumelles avaient donné leur verdict, mon téléobjectif avait fait le reste. C'était bien un lion mais il était très loin de nous, paresseusement immergé dans les herbes. D'ailleurs, pourquoi serait-il venu, gambadant sur ses grosses pattes, juste pour poser devant des individus insignifiants, simplement avides de sensation? Nous n'étions rien pour lui, juste quelques guignols en goguette. A moins qu'il n'ait faim et là, la situation allait se corser singulièrement pour nous.

De longues minutes se sont écoulées, à peine troublées par quelques exclamations d'enthousiasme, vite remplacées malheureusement par un douloureux dépit. Nos appels à peine silencieux pour attirer son attention n'en étaient que plus ridicules. Car ce gros poilu n'avait que faire de nous, plutôt occupé à se prélasser et à profiter d'une timide éclaircie. En effet, la pluie s'était enfin arrêtée. Nous sommes restés cependant immobiles, espérant l'inespéré mais le ranger a finalement redémarré, nous laissant soupirer en chœur. Certes, nous pourrions raconter, à notre retour, que nous avions vu un lion mais le verbe "voir" aurait été bien présomptueux pour décrire ce moment pourtant déjà infiniment précieux.

J'en aurais pleuré et ce nouveau chapitre de l'encyclopédie intitulée "L'apprentissage de la frustration" me laissait un fort goût amer au fond de moi. J'ai contemplé sur mon écran d'appareil photo, désabusée, le seul et unique portrait tiré de ce prétentieux modèle et j'ai poussé une énorme plainte silencieuse. Le cliché était presque inexploitable car flou, la mise au point ayant été impossible à régler sur le faciès de ce félin goguenard bien caché au loin par les herbes. Mais je l'aurais juré en y regardant de plus près, sur la tête, entre les poils de Monseigneur, se dessinait subtilement un sourire moqueur. Nous avions dû en effet passer à ses yeux pour de sacrés rigolos, à tenter de faire la photo du siècle et en la ratant, tout simplement. 

Mes compagnons d'infortune tiraient des gueules dont je ne pouvais que deviner la signification. On avait vécu un beau moment mais cela ne suffisait pas. Nous aurions souhaité serrer la patte du monarque, lui caresser le menton en attendant qu'il ronronne et lui déclarer que nous étions enchantés de faire enfin sa connaissance, après n'avoir fait que le contempler pendant des années dans des reportages animaliers pour occuper des dimanches maussades.

Notre chauffeur, indifférent à notre abattement à peine déguisé, est reparti à l'aventure. Il y aurait bien à admirer un autre éléphant un peu plus loin, une hyène espiègle, Sophie la girafe ou des énergumènes zébrés paissant tranquillement. Mais l'heure tournait et nous sommes ensuite revenus sur notre route afin d'emprunter une autre piste pleine de nouveau mystère. Et là, contre toute attente, il était là, couché nonchalamment au milieu du chemin, ravi de sa bonne blague faite aux hommes blancs. 

Trônant en effet à quelques mètres de notre véhicule, altier, sachant pertinemment que c'était lui le roi des animaux qui allait décider des modalités de la séance photo, il s'était installé confortablement, tel un gros chat allongé sur un canapé. Dans le groupe, les chuchotements sont devenus à peine audibles. Puis, passé la surprise et l'émotion, il a fallu rapidement prouver que nous étions les meilleurs photographes animaliers que la terre n'ait jamais portés. Et dans cette parenthèse spatio-temporelle, un face-à-face incroyable s'est installé, teinté d'émerveillement. Je voyais dans ses yeux qu'il me reconnaissait ("c'est elle, c'est Dédé du blog Impermanence!") et de mon côté, j'avais l'émotion au bord de yeux, ce qui n'était pas simple pour bien effectuer la mise au point sur sa face extraordinaire. C'était sans doute un vieux lion, avec une crinière très foncée à certains endroits, conscient de sa valeur mais repu car nous ne semblions pas représenter un plat de choix pour lui. Même si nous étions devenus depuis quelques jours des mangeurs de phacochères et de crocodiles, notre chair n'avait en effet pas l'air d'être digne d'intérêt et devait manquer de fumet. Sans doute qu'un pauvre impala avait dû lui servir de petit-déjeuner un peu plus tôt dans la matinée et il n'avait plus faim. 

Après de longues minutes, certainement un peu lassé par nos gueules ébahies, il s'est dit que nous en avions eu pour notre argent et que la séance photo était terminée. Mais avant de quitter la piste et de retourner dans un endroit plus tranquille pour sa digestion, il s'est encore vautré sur le dos, cabotin, les pattes en l'air, soucieux de nous montrer sa corpulence et son anatomie entière, conscient de ses atouts masculins et sachant pertinemment qu'il ne pouvait que rendre jaloux les mâles de notre groupe. Puis il s'est relevé, sans se presser et de sa démarche chaloupée, sans un bruit, il s'en est retourné tranquillement à son livre de la jungle. 

Nous retenions encore notre souffle alors qu'il avait presque disparu et quand le ranger a remis le moteur en marche, nous avons eu comme l'impression d'avoir rêvé.

Nous étions incontestablement les rois de l'affût car nous l'avions enfin trouvé. Et dans cet orgueil démesuré qui remplissait à cet instant nos cœurs et nos âmes, nous ne nous sommes nullement dit que c'était sans aucun doute lui qui nous avait repérés en premier et non l'inverse et que ce jeu de cache-cache, c'était bien lui qui en avait dicté les règles.  

La morale de cette histoire, c'est que la patience est la mère des vertus et ce coquin de gros poilu s'était fait un malin plaisir de nous le rappeler en jouant avec nos nerfs. Il fallait simplement être immensément reconnaissants d'avoir rencontré, une fois, sa Majesté le Roi Lion. 

 

P.S. La première image a été retravaillée en post-traitement. Le post-traitement fait partie intégrante de la pratique photographique lorsque l'on photographie en format raw (image brute) et il permet au photographe d'apporter une vision personnelle à l'image qu'il a faite. Pour ce portrait "low-key" (image qui contient principalement des tons et des couleurs sombres), j'ai voulu montrer la magnificence de l'animal et son port de tête altier et donner quelque peu l'impression d'une photo studio vu l'attitude du lion qui posait nonchalamment. 

En-dessous, Monsieur s'en va tranquillement. 



Dédé © Mars 2023

vendredi 24 février 2023

Le voyage

Vue depuis la montagne de la Table, Cap Town, Afrique du Sud


Cliquez pour l'animation musicale (indispensable pour se mettre dans l'ambiance, vidéo tirée du net)

Parfois, on aimerait décrire toute les beautés qu'on a rencontrées pour repartir à nouveau en voyage et replonger dans les beaux souvenirs. Et puis on se rend compte que même avec des mots cérémonieux, des qualificatifs triés sur le volet, rien ne peut égaler en mots ce qui s'est présenté sous nos yeux. Alors on se tait, puis on balbutie et on tente de dire et de redire. On esquisse des phrases, qu'on efface ensuite et qu'on reprend à plusieurs reprises car elles ne rendent pas suffisamment hommage aux pays traversés. Et puis on se dit que quand même, il y aura bien une trace d'émerveillement qui jaillira au travers des lignes et qu'on pourra transmettre plus loin, telle une poussière de savane et de désert.

Je ne sais pas si j'ai traversé l'Afrique ou si c'est elle qui m'a traversée, de fond en comble. Je ne le saurai peut-être jamais clairement mais reste tapie dans le cœur une émotion de voyage et de découvertes rarement égalée jusque-là. 

Dans la péninsule du Cap, entre l'océan Indien et l'océan Atlantique, les fiers vignobles, les plages infinies de sable fin, les chênes et les eucalyptus majestueux, les jardins tropicaux et les colonies de babouins et de manchots ont créé un ensemble éclectique de paysages et de senteurs multiples. Au cap de Bonne Espérance, synonyme de bout du monde et de navigation périlleuse pour les marins, le fracas de l'océan mêlé à un vent tempétueux nous ont happés dans un spectacle époustouflant, presque apocalyptique. Du haut de la montagne de la Table, c'était presque comme sur un sommet des Alpes maritimes avec des brumes vaporeuses et une vue à couper le souffle sur les flots altiers tout en bas. Dans la ville du Cap, les townships si pauvres mais si vivants côtoyaient un centre-ville presque européen, aux adresses gourmandes, aux musées passionnants, créant un foisonnement culturel étonnant et rafraîchissant. Plus au Nord-Est, les rivières foisonnaient de vie et les hippopotames, faisant semblant de dormir, presque totalement immergés dans l'eau, surveillaient pourtant sans relâche des crocodiles restés bien timides face à notre embarcation. Dans les immenses réserves, les animaux, en confiance et protégés, déambulaient au milieu des hautes herbes ravivées par la saison des pluies. Le Roi Lion, que l'on n'attendait plus vu le déluge tropical, nous avait tout de même gratifiés, après un jeu de cache-cache passionnant, de sa formidable présence sous nos yeux ébahis. Dans la savane et le bush, les éléphants, les girafes, les singes et les impalas nous ont fait rêver, comme dans nos songes enfantins les plus fous. Ainsi, le temps d'un safari pour découvrir les "Big Five", nous étions devenus des explorateurs, spécialistes invétérés de l'affût, poussant notre ranger un peu distrait à revenir sur les pistes ensablées et embourbées par des pluies torrentielles afin de clamer à ces animaux toute notre révérence face à cette si belle nature. Et encore aujourd'hui, je crois entendre la démarche chaloupée de Janet et Jock, ces éléphants formidables que j'ai eu l'immense privilège de cajoler.

Un peu plus loin, dans un village typique, un groupe de chanteurs et danseurs nous ont ravis par leurs chants engagés où s'engouffraient l'espoir et l'Amour d'une terre longtemps balayée par des conflits sanglants entre Blancs et Noirs. En les regardant et en les écoutant, c'était comme si toutes ces souffrances étaient balayées par leurs mélopées puissantes, enfin et pour toujours. 

Le passage de la frontière pour arriver dans le territoire d'un roi épris de pouvoir a pris des allures de folles aventures avec des tampons innombrables sur nos documents de voyage et un contrôle minutieux de notre faciès d'étranger. Et dans ce territoire de l'Eswatini, on a presque eu l'impression d'être en Suisse avec ces petites montagnes verdoyantes où paissaient vaches et moutons. Les villages traversés montraient une vie paisible, animés par des nuées d'écoliers en uniforme qui égayaient de leurs rires les pistes poussiéreuses.

Le clou du voyage, longtemps rêvé, ce fut ces chutes du Zambèze (Victoria Falls) au Zimbabwe, spectacle inoubliable et grandissime où l'homme voyageur marche dans les pas de David Livingstone. Trempés par les vapeurs d'eau impressionnantes, nous étions pourtant ravis d'un tel spectacle qui rend l'humanité toute petite face à la grandiloquence de la nature. Il n'y avait rien à dire de plus si ce n'est prendre conscience que nous ne sommes pas grand-chose face à une telle sauvagerie des flots, baignés dans la douce lumière des arcs-en-ciel. 

Si vous n'étiez pas carnivore, vous auriez été très malheureux car koudous, zèbres, crocodiles et phacochères ont peuplé nos assiettes et dérangé quelque peu notre pauvre estomac peu habitué à une telle abondance de viandes de toutes sortes. La fondue chinoise de nos fêtes de fin d'année aurait fait bien piètre figure face à ces gigantesques brochettes dégoulinantes de jus de viande. Et si vous n'aimiez pas l'aventure, le coup de la panne et d'une attente de plus de deux heures sous une pluie battante et à la merci des serpents pour voir enfin arriver le véhicule sauveur, vous aurait achevés lentement mais sûrement. 

Ces paysages magnifiques, ces fiers animaux rencontrés dans la savane, ces vins étonnants, ces forêts luxuriantes, ces fleuves alanguis, ces montagnes rougeoyantes dans les rayons du soleil, ces pistes sans fin et ces routes jonchées de nid de poule menant à des lieux paradisiaques, ces sourires et cette gentillesse manifestée aux voyageurs étrangers, m'ont profondément émue et marquée. Mais ce qui m'a le plus ébranlée, c'est l'Histoire non pas de cette nation mais de tous les peuples qui l'ont façonnée tout au long des siècles: colons d'origine hollandaise, française ou anglaise, indiens, métis, peuplades noires. Chacune de ces entités possède sa propre identité historique et au fil de relations très complexes et très souvent tragiques entre elles, elles ont écrit une histoire tourmentée dont l'apogée, la politique de l'Apartheid, a meurtri pendant des décennies des hommes et des femmes qui voulaient simplement être reconnus dans leur humanité. A Pretoria, devant la colossale effigie de Mandela, bras ouverts pour accueillir tout homme, blanc ou noir mais surtout dans le musée de l'Apartheid, les émotions m'ont submergée. Cet homme, enfermé pendant vingt-sept longues années, n'a jamais cessé la lutte pour son peuple. A sa libération, il a su pourtant trouver les mots pour pacifier une nation à feu et à sang. Par son exemple, il a fait taire la violence et a imposé à tous les conditions d'une société multiraciale vivant en paix. Et la "Nation arc-en-ciel" que symbolise le drapeau de la nouvelle Afrique du Sud, est un bel idéal qui reste encore à consolider, voire à bâtir sur les décombres d'un passé tourmenté.

Un voyage, c'est toutes sortes de choses: la découverte de paysages, de cultures différentes, de nourriture inattendue. Un voyage, c'est partir de soi-même pour aller à la rencontre de l'autre, sans préjugé mais avec soif de connaissance et de reconnaissance. Un voyage ne serait pas vrai et profond si le voyageur oublie l'histoire du pays qu'il parcourt et reste prostré dans son attitude de consommateur. Ainsi, un voyage, ce n'est pas seulement admirer les beautés des pays traversés mais c'est aussi se confronter à ses réalités multiples et faire l'effort de les appréhender dans toutes leurs dimensions. La découverte des townships à Johannesburg, notamment Soweto qui incarne à lui seul la lutte sanglante contre l'Apartheid, a été de ce fait très confrontante. Mais les sourires et la gentillesse de ses habitants ont effacé quelque peu la misère terrible qui y règne.

Oui, après l'écriture de ces lignes, je sais maintenant que ce bout d'Afrique m'a transportée et qu'il m'a traversée, de part en part, laissant en moi une immense émotion car au-delà des pages très sombres de leur Histoire, ces hommes et ces femmes rencontrées ici et là sont les successeurs de Mandela et de sa soif de paix et de réconciliation. Ainsi, malgré les guerres qui subsistent dans notre monde, émergent parfois de grands hommes qui marquent profondément l'humanité et qui nous aident à garder espoir en un monde meilleur.

Depuis quelques jours, quand je m'endors dans mes Alpes, je crois entendre le barrissement d'un éléphant et le rugissement d'un lion cabotin. Et ce matin, dans la neige fondante, j'ai même vu des empreintes d'éléphants.

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"Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait". (Bouvier Nicolas, L'usage du monde, 1963). 

 

Chutes du Zambèze (Victoria Falls), Zimbabwe
 

Dédé © Février 2023

vendredi 27 janvier 2023

Le chalet


Sous un ciel sombre ivre de bourrasques, la forêt dentelée entourait le chalet solitaire. Pendant ces quelques mois en suspension, personne ne troublerait cette immense quiétude hivernale. Mais au printemps, lors du dégel, l'homme reviendrait et la vie reprendrait avec force, dans le chant des oiseaux impatients. 

Pour l'instant, le chalet rêvait. Un chevreuil finirait bien par passer et le saluer de ses grands yeux curieux. 

 

P.S. une brève incursion dans le monde des blogs et je m'éclipse à nouveau pour un temps indéterminé. Prenez soin de vous.  

 

Dédé © Janvier 2023

vendredi 23 décembre 2022

Garder son âme d'enfant (conte de Noël)

 

 

(Cliquez sur le lien pour avoir l'animation musicale)


Toujours accompagné de sa palette aux mille nuances et de son pinceau magique, il gambadait tout au long de l’année par monts et par vaux, sifflotant à tue-tête des mélopées étranges ou alors se taisant pendant de longs instants quand il fallait s’appliquer sur un tableau nécessitant une grande concentration. Sa palette était composée de couleurs toutes plus poétiques les unes que les autres. Ainsi, les verts servaient à habiller les sapins de nos forêts mais avec un mélange d’eau et d’un peu de magie d’un autre monde, ce vert puissant se transformait alors en une teinte bien plus tendre qui colorait les pelouses d’Irlande ou donnait une tonalité des plus appétissantes aux fruits des pommiers. Immaculés, les blancs habillaient l’ours polaire du grand Nord en le rendant très élégant et agrémentés de quelques paillettes, ils tapissaient la montagne d’une neige délicate l’hiver venu. Les vermillons transformaient les couchers de soleil en des scènes presque irréelles alors que les jaunes rendaient gloire aux fiers tournesols dans les vastes plaines. Il avait transcendé également les costumes des libellules, des martins-pêcheurs, des amanites tue-mouche et du rouge-gorge narcissique qui, tous les matins penché sur le ruisseau, s’admirait et remerciait son costumier en gonflant son plastron coloré.

Quand les couleurs s’épuisaient, il se hâtait chez ses amies les fées qui lui concoctaient, dans de gigantesques chaudrons, des mélanges toujours plus subtils pour enrichir ses créations artistiques.

Jamais à court d’idées, il transcendait ainsi les saisons et les paysages. L’hiver froid et rigoureux, il le rendait presque supportable et beau avec des nuances subtiles de gris et de blancs et même les bois nus semblaient vêtus d’un délicat manteau de dentelle. L’hermine et le lièvre se réjouissaient, les frimas revenus, de gambader dans les prés, prenant plaisir à réveiller certains animaux en hibernation pour leur dévoiler leurs étincelants apparats hivernaux. Au printemps, les bourgeons, d’abord timides, se transformaient en délicates fleurs embaumant l’atmosphère et les arbres revêtus de leurs plus beaux atours se congratulaient entre eux, commentant avec enthousiasme son excellent travail. En été, les ciels menaçants se gaussaient de tous, après qu’il leur eut dessiné des nuages imposants, tirant à la fois sur le bleu et sur le gris, gonflés d’une pluie d’orage qui ne demandait qu’à se déverser sur les prairies assoiffées. Mais lui, c’était l’automne qu’il chérissait par-dessus tout car les teintes chaudes étaient ses préférées. Dans les forêts du monde entier, il laissait alors libre cours à sa fantaisie créatrice. D’ailleurs, les érables l’attendaient toujours avec impatience pendant que le vieux chêne centenaire se délectait de voir son feuillage virer au rouge dès les premières gelées et de pouvoir parader devant son ami l’écureuil venu faire ses provisions de glands au pied de sa souche.

Il aimait la Toscane et ses collines ondoyantes et les glaciers alpins qui n’avaient plus de secret pour lui même si, à plusieurs reprises, il avait failli perdre sa palette dans leurs innombrables crevasses. Il avait traversé à maintes reprises les déserts africains, épuisant les rouges et les bruns de sa palette, s’était brûlé le bout des sandales dans les éruptions des grands volcans de la planète alors qu’il esquissait les contours d’une coulée de lave, connaissait chaque pierre des châteaux écossais ainsi que leurs nombreux fantômes, avait vaincu à plusieurs reprises le Kangchenjunga sans oxygène pour atteindre les nuages afin de les transformer en nuances délicates. Il avait dessiné les eaux turquoises des lagons indonésiens et avait colorié le ciel face aux moaï muets de l’île de Pâques. Cela faisait des siècles qu’il parcourait ainsi la terre prenant conseil chez les plus grands peintres. Ainsi, il avait devisé avec le Caravage sur la technique du clair-obscur et s’était un peu moqué du noir profond de Soulages. Picasso lui avait fait craindre le pire avec ces modèles cubiques mais en contrepartie il s’était perdu avec délice dans les délires tourmentés de Turner.

Mais même après tous ces siècles à parader dans les prairies, à traverser les tunnels, à gravir les montagnes et à naviguer sur les océans du monde entier, toujours accompagné de sa merveilleuse palette, il savait que le lieu où il reviendrait toujours était ce petit pays au milieu de l’Europe, si petit mais où se lovent de si grands et fiers sommets. Car devant la fenêtre d’une maison perdue là-haut, un petit bout de femme l’attendait toujours impatiemment. Elle était si exigeante qu’il sentait que donner le meilleur de lui-même ne suffisait plus. Il fallait qu’il magnifie les ciels, qu’il sculpte les montagnes et endimanche les animaux de la forêt d’exquises parures. Alors, au printemps, il effaçait la neige à grands coups de pinceau vert tendre et en été, il coloriait les fleurs des alpages. En automne, il faisait danser les mélèzes mordorés et en hiver, il ciselait les délicats flocons de neige. Il faisait également apparaître dans les alentours de la maison des écureuils bruns facétieux, des mésanges bleues ou huppées, des accenteurs bigarrés et de malicieux renards roux. Il offrait des carmins, des ors, des malachites, des cobalts et les mélangeait pour trouver la meilleure combinaison, s’appliquant à rendre le spectacle chaque jour toujours plus beau.

Comme Noël approchait, il pressentait qu’il devrait encore se surpasser pour que la fête soit lumineuse. La veille de Noël, il s’installa donc au sommet de la montagne, cherchant l’inspiration, apprêtant ses couleurs et réfléchissant intensément. Et puis, à petits et grands coups de pinceau, il commença son œuvre du jour.  Pendant de longues minutes, il s’appliqua à envelopper les pierres de couleurs dont personne ne savait le nom. Puis, quand il eut achevé ses traînées élégantes dans le ciel, il prit quelques minutes pour contempler son œuvre qu’il n’osa plus retoucher tellement il était fasciné. Enfin, il ajusta avec application le rouge chatoyant du manteau du Père Noël qui filait déjà sur son traineau pour sa tournée mondiale des cadeaux. Il saupoudra tous les biscuits de Noël d’une fine pellicule de sucre glace et s’appliqua à rendre l’Étoile aussi scintillante que possible. Et pendant qu’il achevait tout ceci dans une frénésie proche de l’extase, il entendit des clameurs de joie sur la terre. Son tableau du jour était effectivement plus que grandiose et là, ravi, il reposa enfin son pinceau. Les fées valsèrent de joie, le cerf plissa les yeux se demandant s’il rêvait, l’aigle jubila dans ce soleil couchant presque irréel et le ballet des mésanges acclama le grand artiste, le peintre de l’univers. Même les marmottes se réveillèrent furtivement pour admirer le spectacle fulgurant. Car en quelques minutes, le soleil s’était déjà enfui, laissant la montagne aux prises avec la nuit tombante alors que résonnait une marche de Tchaïkovski interprétée par l'orchestre des lutins de la forêt.

Vous me direz que ceci est bien joli et tout droit sorti de mon imagination. Car si un bonhomme chargé d’une palette de couleurs et d’un pinceau magique avait traversé les siècles, côtoyé les grands et les petits de ce monde, sublimé les paysages et habillé chaque animal d’un manteau diapré selon les saisons, on en aurait parlé dans tous les livres d’histoire. Mais je vous assure, tout ceci est bien réel car j’étais là face aux montagnes et pendant quelques instants éphémères, le rêve est devenu réalité. Et je suis persuadée que chez vous, devant votre fenêtre, au détour de la rue, dans le rire des enfants, dans les petites et les grandes choses de vos vies, les couleurs resplendissent pour peu que vous soyez ouverts aux merveilles du monde.

Il suffit pour cela de garder son âme d’enfant.


Je vous souhaite à toutes et tous de belles fêtes de fin d'année. Bluette et Quentin vous offrent également quelques petites douceurs à déguster selon votre envie. 

Ce blog sera en pause pour une durée indéterminée.


Dédé © Décembre 2022

vendredi 2 décembre 2022

Sa Majesté

 

Seul face au monde, altier, déterminé, il trônait, certes un peu altéré par l'été caniculaire enfin terminé.

Et dans la splendeur d'une fin de journée où toutes les teintes s'atténuaient, Sa Majesté le Cervin nous murmurait: 

"Voyez, je tiens, je suis là, j'existe encore et toujours".

Face à cette vérité, on ne pouvait que s'incliner devant tant de pugnacité, et prendre ces mots comme une leçon bien assénée.


Dédé © Décembre 2022

vendredi 18 novembre 2022

Un tout petit rien

 

 

Ce jour-là, l'alpage, abandonné par les vaches parties rejoindre les étables plus bas dans la vallée, nous accueillait, un peu rêveur, endormi avant l'heure, se reposant d'un été parfois trop bruissant de senteurs multiples. Quelques mésanges voletaient encore ici et là, se posant délicatement sur les branches des sapins philosophes, les réconfortant de leurs caresses furtives, alors qu'eux savaient bien que l'hiver arriverait, tôt ou tard. 

Les herbes jaunies contaient des saveurs disparues que l'on retrouverait peut-être dans une fondue odorante, les grands froids revenus.

Ce ciel presque trop bleu, ces bouquets de sapins toujours verts et fiers malgré l'automne finissant, ces prairies passées qui craquelaient sous mes pas, ont pourtant suffi à mon bonheur, comme un tout petit rien qu'il fallait déguster lentement, de peur qu'il ne disparaisse trop vite pour ne plus jamais revenir. 

Comme il était doux de cheminer sur ces sentiers lumineux, de tenir ta main et de contempler l'horizon lointain qu'on n'atteindrait jamais.
Presque bouleversés par tant de simplicité, il nous fallut pourtant rentrer et laisser l'alpage, grand penseur de la sérénité, aux prises avec son destin blanc déjà annoncé.

 Dédé © Novembre 2022

vendredi 4 novembre 2022

Eclaircie

 


Dans cet instant si tourmenté, si turbulent qu'on n'arrive presque plus à penser calmement, entre les gouttes de pluie, les nuages grimaçants et les montagnes hallucinées,  espérer envers et contre tout que dans cette furieuse opacité, une éclaircie trouant l'atmosphère erratique soit encore possible.

Puis se rendre compte avec des yeux émerveillés que l'artiste, au sommet de son art, a esquissé, pour adoucir son tableau chaotique, un cœur solaire éphémère ourlé de dentelles nuageuses, au milieu de toute cette géhenne céleste.

Et alors, dans ce signe prometteur qu'on n'attendait presque plus et dans l'ondée fantastique qui nettoie tous les outrages laissés par la tempête, croire que le rêve est permis, encore et toujours. 

 

Dédé © Octobre 2022